L’enseignement de la flûte à bec

Flore Caron 06/11/2020
Depuis les années 1980, la flûte à bec est introduite dans les lieux de formation. Son enseignement, qui ne repose pas sur une tradition établie,se construit à travers la recherche historique et l’adaptation des élèves.

La flûte à bec n’est pas l’apanage des cours de musique au collège, qu’elle a d’ailleurs désertés depuis plusieurs années, mais auxquels elle reste, dans l’imaginaire collectif, solidement associée. Elle est encore souvent, à tort, considérée comme un instrument rudimentaire qui offrirait peu de possibilités. Pourtant, c’est une discipline qui est enseignée dans les conservatoires, mais aussi dans les formations supérieures, notamment au Conservatoire de Lyon, preuve que son apprentissage requiert, bien au contraire, une grande exigence.

Après avoir joui d’une très forte considération de la fin du Moyen Âge à l’époque classique, la flûte à bec est tombée en désuétude au 19e siècle. Elle est réapparue au début du siècle dernier en Angleterre, grâce à Arnold Dolmetsh, et plus largement au cours de la deuxième moitié du siècle en Europe, notamment sous l’impulsion de Frans Brüggen, aux Pays-Bas, et de Hans-Martin Linde, en Allemagne et à Bâle. Ces défricheurs ont dû inventer – ou plutôt réinventer – la pratique de l’instrument ainsi que son enseignement, encore aujourd’hui en pleine construction.

Une reconnaissance tardive en France

Il aura fallu attendre 1982 pour que le premier concours du certificat d’aptitude (CA) soit organisé en France. « Ça a été un événement dans le monde de la flûte », se souvient Claire Michon, présidente de la European Teachers Association France et enseignante de flûte à bec et de musique ancienne au pôle supérieur de Poitiers. « En France, ça a beaucoup traîné parce que cet instrument était considéré comme seulement bon pour l’école », constate-t-elle. C’est dans les années 1980 que la flûte a commencé à se faire une place dans les conservatoires, même si elle était déjà enseignée dans une poignée d’entre eux. « Il y a eu beaucoup d’ouvertures de poste à la suite de ce premier CA, raconte Claire ­Michon. C’est allé très vite et surtout dans les années Lang [1988-1992, NDLR]. »
En 2005, elle restait néanmoins bien moins représentée que la plupart des autres instruments dans les conservatoires nationaux de région (CNR) et les écoles nationales de musique (ENM). « À l’exception du basson et de la flûte à bec, les instruments de la famille des bois sont enseignés dans la quasi-totalité des écoles », constatait à l’époque le Département de la prospective, des études et des statistiques du ministère de la Culture : 137 établissements étaient concernés par l’enseignement de la flûte traversière, contre seulement 90 par la flûte à bec.

Des zones désertées

Aujourd’hui, elle n’est toujours pas enseignée dans tous les établissements et, d’après Marion Le Moal, professeur de flûte à bec dans la Sarthe et les Deux-Sèvres, elle est particulièrement sous-représentée en milieu rural. « Dans ces zones, c’est très compliqué d’avoir des postes de flûte à bec par rapport à d’autres instruments, comme la flûte traversière qui, elle, est présente dans les harmonies, relève-t-elle. Dans la Sarthe, il n’y a que deux classes en tout [concernant les établissements publics, NDLR] et au CRD du Mans il n’y en a pas. C’est assez désert. »
En raison de cette arrivée récente et bien que des méthodes aient été publiées au 20e et au 21e siècle, l’apprentissage de la flûte à bec n’est toujours pas codifié. « Nous sommes encore dans une installation de tradition », explique Claire Michon. En conséquence, les enseignants bénéficient d’une certaine liberté qui leur est chère.
« Là où je me sens assez bien dans ce type d’enseignement, c’est qu’il y a une grande liberté dans les choix des répertoires, des adaptations ou transcriptions, se réjouit Marion Le Moal. Ainsi, on peut couvrir cinq siècles de musique, sans compter les compositions pour flûte à bec qui sont nombreuses. »

L’adaptation, qualité numéro un du flûtiste

Il n’y a pas une flûte à bec, mais des flûtes à bec. Il en existe une multitude, notamment celles du consort de la Renaissance, avec des diapasons et des esthétiques différentes, ce qui nécessite une certaine gymnastique d’esprit. L’une des plus grandes qualités du flûtiste est donc l’adaptation. « Comme il y a plusieurs tailles de flûte, il y a des doigtés différents, il faut donc qu’on soit capable de faire le même geste, mais en posant dessus des noms de notes différents et en entendant des sons différents sans que ça nous choque », explique Isaure Lavergne, flûtiste et ancienne étudiante au CNSMD de Lyon. « C’est très important, à partir du milieu du deuxième cycle, d’amener les élèves à s’adapter », insiste Claire Michon.
En cela, les flûtistes doivent être très à l’aise avec les différentes clefs et la transposition. « Je me souviens qu’au pôle supérieur, nous, les flûtistes à bec, étions réputés pour être des super-transpositeurs, raconte Marion. On transpose très facilement à vue et c’est aussi ça qu’on doit apprendre très tôt à nos élèves. »

La virtuosité, un apprentissage implicite

Si le flûtiste professionnel doit, au même titre que les autres musiciens, acquérir une maîtrise technique de son instrument, la manière de l’atteindre a peut-être sa singularité. « Les disciplines modernes passent beaucoup par des exercices techniques assez purs. Tu fais des gammes, des arpèges. Moi, j’en ai fait, mais très tardivement. En flûte à bec, l’acquisition de la technique a plutôt tendance à se faire par la musique, de manière un peu implicite », relève Isaure Lavergne, même si, nuance-t-elle, « il faut savoir jouer virtuose, jouer souple et élégant quel que soit l’instrument ». Néanmoins, certains enseignements tendent à se calquer sur les pratiques modernes. « Pourtant, dans un des conservatoires où j’étais en ­observation, les cours, c’était plutôt étude-technique-­morceau », relate Marion.

Une pratique historiquement documentée

L’apprentissage de la musique ancienne est intrinsèquement lié à la recherche historique. « Sources musicales, sources littéraires, méthodes, pamphlets, écrits polémiques, traités divers, sont à relire, réévaluer sans cesse, pour comprendre et réimaginer les musiques du passé », préconise l’ancien professeur de flûte du CRR de Strasbourg Jean-François ­Alizon, dans son livre Aborder le répertoire baroque sur la flûte. « Je passe mon temps à donner des fac-similés sur lesquels les élèves peinent. Je pensais qu’ils me diraient : “Mais pourquoi on se fatigue à lire sur ces machins ?” Jamais ! Ça veut dire que les gosses, ça les excite au plus haut point d’être confrontés à des documents anciens. Ils n’ont pas d’a priori, ils sont curieux », assure Denis Raisin Dadre, professeur de flûte à bec au CRR de Tours et fondateur de l’ensemble Doulce Mémoire.
Cependant, Claire Michon a depuis plusieurs années le sentiment que l’on délaisse quelque peu ces pratiques. « On est allé vers des écoles et des traditions d’enseignement où on disait aux gamins : “Fais comme ci”, sans le pousser à s’interroger. Ce qui va contre le mouvement principal de la musique ancienne, qui est de s’interroger sur les sources et ne pas être dans la simple application d’une tradition d’interprétation. »
Alors, les traditions vont-elles naturellement s’installer au fil du temps ? C’est une hypothèse à ne pas écarter, d’après Jean-François Alizon, qui déclare dans son ouvrage : « Le danger est que les nouvelles générations de musiciens baroques risquent de se figer dans de nouvelles traditions inventées à la fin du 20e siècle pour exécuter la musique baroque. »

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