« Le travail du souffle va à la rencontre de nos émotions »

Flore Caron 06/11/2020
Professeur de flûte et de musique de chambre au CNSMD de Paris, Philippe Bernold place l’énergie du souffle au cœur de sa pédagogie, en s’inspirant du travail des chanteurs. Il est en faveur d’un son large et se distingue ainsi de ces prédécesseurs, fondateurs de l’école française de flûte.

Philippe Bernold a étudié la flûte auprès d’Alain Marion au Conservatoire de Paris avant d’être nommé flûte solo de l’orchestre de l’Opéra national de Lyon. En 1987, il a remporté le premier grand prix du concours international Jean-Pierre-Rampal, qui lui a permis d’entreprendre une carrière de solistes auprès d’artistes tels que Mstislav Rostropovitch ou Yehudi Menuhin. Il est actuellement professeur de flûte et de musique de chambre au CNSMD de Paris et mène aussi une carrière de chef. Il est en outre l’auteur de deux livres d’exercices, La Technique de l’embouchure (La Stravaganza, 1990, puis révisé, Billaudot, 2018) et Le Souffle, le son (Billaudot, 2016), et travaille actuellement sur un troisième cahier qui s’intitulera La Prononciation.

Vous faites du souffle la colonne vertébrale de vos méthodes. Pourquoi ?

Philippe Bernold : Dans les années 1970, c’était un sujet qu’on n’abordait absolument pas. L’école française se concentrait sur le travail de l’articulation et des lèvres. Aucune méthode d’enseignement du passé ne parle véritablement du souffle. C’est Michel Debost qui est le premier à m’en avoir parlé, au cours d’un stage d’été. Ça a été une rencontre décisive. Il m’a dit : « Mon pauvre ami, tu joues bien, mais tu n’as aucune idée de la façon dont on prend l’air. » Donc je suis devenu complètement obsédé par ça, et il m’a fallu deux ans pour adopter le réflexe de l’inspiration profonde. À partir de là, je me suis aperçu que mon son s’améliorait sans même que je le travaille.

Vous considérez donc que le souffle est un paramètre qu’il faut travailler ?

Je dis souvent à mes élèves que la différence entre souffler quotidiennement et souffler pour jouer d’un instrument à vent, c’est un peu la même chose qu’entre faire un petit footing et courir le marathon. L’énergie du souffle est variable : quand on va dans l’aigu, le souffle est plus intense que lorsqu’on va dans le grave. Cela se travaille tous les jours, ce n’est pas inné. En plus, le travail du souffle est assez global. Par exemple, un problème d’articulation est toujours un problème de synchronisation entre le souffle et la langue. D’autre part, quand on place l’air au bon endroit, on ­augmente le volume du corps autour de son centre de gravité, qui est aussi le centre des émotions, les tripes. Je pense que le travail du souffle est une discipline qui va à la rencontre de nos émotions.

Vous faites souvent l’analogie entre l’instrumentiste à vent et le chanteur…

J’ai toujours été séduit par le chant et j’ai pensé qu’on pourrait utiliser les exercices des chanteurs à la flûte, notamment la vocalise. C’est un exercice musical, qui permet de travailler l’énergie du souffle et de parcourir tous les registres de l’instrument. La qualité du son doit être la même, que l’on joue dans le grave, dans le médium ou dans l’aigu.

Jean-Pierre Rampal disait que le son devait être « gourmand ». Est-ce que le travail du souffle permet d’accéder à cela ?

Oui. Les exercices que je propose ont tendance à élargir le son et à le rendre plus proche de la vocalité. Je veux qu’on joue avec une expression équivalente au chant. Rampal m’a beaucoup inspiré, parce que c’était le premier grand flûtiste qui jouait comme un chanteur.

De quand date votre rencontre avec la pédagogie ?

Quand j’ai commencé à jouer de la flûte, mon professeur me faisait travailler les célèbres exercices de sonorité de Moyse. Mais je ne les ai jamais vraiment travaillés, parce que je les trouvais foncièrement ennuyeux. C’est à cette époque-là que j’ai commencé à écrire des exercices, au départ pour moi-même : j’avais 15 ans.

C’est en partie pour cela que vous proposez une approche ludique du travail quotidien…

Alain Marion disait que jouer d’un instrument n’est pas une activité banale. Il faut se mettre en condition et en lien avec la musique. On ne peut pas entamer sa journée sans, dès le début, faire de la musique. Commencer par des exercices purs et durs, c’est un peu comme si on faisait des études de lettres et qu’on commençait tous les jours par réciter l’alphabet. Donc j’ai fait un mixte entre des exercices et des ­extraits d’œuvres.

Vous préparez un troisième livre de pédagogie qui s’intitulera La Prononciation

Quand on joue, il y a quatre éléments qui sont mis en mouvement : le souffle, la langue, les lèvres et les doigts. Le travail du souffle et des lèvres, c’est ce qui est proposé dans mes deux premiers livres. Mon troisième cahier porte sur le travail de la langue, associé aux notions qu’on a étudiées dans les deux autres livres. C’est une pédagogie qui s’emboîte.

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