Le marché de la flûte

Mathilde Blayo 06/11/2020
La flûte traversière, un des instruments les plus plébiscités des conservatoires, est fabriquée par des grandes marques à rayonnement international, aussi bien que par des facteurs artisanaux. Cette diversité de l’offre correspond à différentes qualités, dans un marché qui tend à se standardiser.

La flûte traversière a largement évolué depuis sa première apparition européenne au 11e siècle : d’une section simple, en passant par le traverso baroque, pour arriver, à force d’expérimentations, à la flûte moderne, créée en 1846 par l’Allemand Theobald Boehm. Le timbre puissant de la flûte traversière en métal domine aujourd’hui dans les orchestres du monde. C’est un instrument complexe et cher à fabriquer, d’autant plus depuis vingt ans, avec l’augmentation du coût des matières premières et du travail. Le marché est principalement divisé entre des marques japonaises et américaines. Des facteurs européens se maintiennent pour des flûtes haut de gamme, quand la Chine gagne sa place avec les flûtes d’entrée de gamme et d’étude.

La Chine en puissance

« Certaines flûtes chinoises coûtent moins cher que la boîte de celles que je fabriquais », rapporte Vincent Bernolin, fabricant de flûtes baroques, qui a cessé de faire des flûtes traversières modernes, « très complexes et qui n’offraient pas un niveau de rentabilité suffisant pour continuer ». Pourtant, le facteur ne proposait pas des flûtes d’entrée de gamme. « Il faudrait être fou pour se lancer sur ce créneau aujourd’hui. » Il n’y a pas forcément d’enseigne chinoise derrière ces flûtes que les industriels proposent de faire marquer à n’importe quel nom. Sur internet, on trouve des instruments à 150 euros, « qui ne tiennent pas la route », jugent les facteurs de la maison Parmenon, Pierre Helou et Rémi Caron. Pour Pierre Lotteau, réparateur et directeur de L’Atelier des flûtes, « étant donné le travail que demande cet instrument, il n’existe pas de véritable flûte traversière à moins de 500 euros, sinon, c’est un objet décoratif. » Pour autant, le réparateur a constaté des évolutions pour certaines marques. La maison taïwanaise Jupiter lance ses instruments en 1980, avec un système de fabrication automatisé. « Au début, leurs flûtes n’étaient pas bonnes, mais c’étaient les seuls à proposer un instrument d’étude à tête courbe. Ils se sont beaucoup améliorés et aujourd’hui leurs instruments tiennent la route. Ils ont des usines en Chine qui suivent un processus de fabrication très précis. »

Entre le Japon et l’Amérique

Le leader de la vente de flûtes d’études, ­Yamaha, a délocalisé une partie de sa production en Chine et en Indonésie. « Les artisans sont formés sur place, avec un cahier des charges très précis, ce qui permet de garder la qualité Yamaha », explique Philippe Roelandt, réparateur et directeur du magasin Aria Musique. La marque japonaise propose, de l’avis des personnes interrogées, « un rapport qualité-prix incroyable ». ­
« Yamaha a commencé par cibler les étudiants, en misant sur la quantité pour avancer ensuite en qualité. C’est aujourd’hui trop compliqué d’entrer sur ce marché face à eux », explique Daniel Sharp, directeur ­général de la marque américaine Powell.
Sur le marché des flûtes de gamme moyenne semi-professionnelles et professionnelles, ce sont les marques japonaises et américaines qui dominent aux côtés de Yamaha, comme Miyazawa ou Brannen Brothers. S’il y a encore plusieurs artisans aux États-Unis, qui comptent seize marques de flûtes, au Japon, la production est semi-artisanale. Quelques grands noms se partagent le haut de gamme, avec deux facteurs français. « Il y a trente ans, Michel Parmenon et Jean-Yves Roosen luttaient face aux rouleaux compresseurs américain et japonais. Cela n’a pas changé », raconte Pierre Lotteau. Les marques japonaises et américaines développent des flûtes haut de gamme montant à plusieurs dizaines de milliers d’euros. Muramatsu, Powell, Sankyo, notamment, occupent ainsi le marché du haut de gamme dans lequel des facteurs indépendants cherchent à maintenir leur place. Mais pour Vincent Bernolin, malgré la concurrence, « il y a de la place pour tout le monde et pour de nouvelles marques. Pour tous ceux qui apportent quelque chose à l’histoire de la flûte. »

Critères de qualité

Qu’est-ce qui fait la différence entre la moyenne gamme et le haut de gamme ? Le matériau choisi, l’or, l’argent ou le platine, est un premier critère. La différence peut aussi se faire sur les cheminées, fabriquées séparément puis assemblées à la machine, ou soudées. « Une cheminée soudée prend plus de temps, mais elle joue sur l’acoustique et les sensations du musicien, expliquent les facteurs de Parmenon, qui utilisent cette méthode. C’est notre critère pour nous dissocier, c’est aussi un jeu marketing. » Les artisans passent 100 à 150 heures sur un instrument. Une flûte en argent massif avec des cheminées soudées sera vendue environ 15 000 euros par la maison Parmenon, qui peut réaliser une marge de 25 % selon le matériau et les options choisies par le musicien. Chez Powell, cinq personnes travaillent sur une flûte haut de gamme. Ce qui va faire la différence pour David Sharp, « c’est le finissage, la qualité des tampons, le design ». Un autre élément déterminant de la qualité d’une flûte est l’embouchure, « avec laquelle commence le son ». Les flûtistes peuvent équiper leur flûte d’une embouchure différente de la marque de la flûte. En passant d’un modèle à un autre, le flûtiste Tristan Bronchart Mikailoff recherche « un mécanisme plus performant. On veut une flûte plus rapide, qui réponde mieux quand on accélère. On cherche aussi un son plus timbré. »

Une réparation exigeante

Les flûtes nécessitent un entretien régulier, ce qui peut poser problème en raison du manque de réparateurs aguerris pour les flûtes haut de gamme. Les facteurs de Parmenon considèrent que « la flûte n’a pas été aussi bien servie en réparation que la clarinette ou le saxophone. C’est un instrument qui demande une exigence particulière et on ne trouve pas facilement de bons réparateurs partout. » Les flûtes d’étude n’ont besoin d’être revues que tous les deux ans, mais un professionnel qui joue beaucoup, « je le vois plusieurs fois par an, rapporte Philippe Roelandt. Il faut régler des problèmes mécaniques, une clé qui prend du jeu, trouver une solution pour un bruit que le musicien ne supporte pas, adapter les tampons. » Philippe Roelandt fabrique ses propres tampons en raison de la difficulté de trouver un produit adapté à la demande d’Emmanuel Pahud.

Croissance des groupes

Si des facteurs indépendants persistent, « il reste compliqué de se faire un nom », admet Vincent Bernolin. Pour rivaliser avec les grands noms de la flûte et à leur système de production, Parmenon a rejoint le groupe Buffet Crampon en 2019. « Ces dix dernières années, nous avions plus de mal à être présents, confient Pierre Helou et Rémi Caron. Il nous fallait quelqu’un qui ne fasse plus que de la vente, et cette partie commerciale, on ne pouvait pas l’assumer. » Comme Parmenon, la marque américaine Powell a été rachetée par Buffet Crampon en 2016. « Buffet a protégé nos procédés de fabrication, commente David Sharp. Le groupe peut se développer sur un instrument qu’il ne faisait pas jusque-là, et nous pouvons bénéficier de son grand réseau. » Certains acteurs du secteur voient ces rachats comme « ­nécessaires pour avoir une sécurité matérielle et financière, si l’identité de la marque est préservée ». D’autres ne sont pas du même avis. Philippe Roelandt s’inquiète de voir Parmenon devenir un « service après-vente » des flûtes Powell vendues en France par les réseaux de Buffet Crampon. Pour Jean-Yves Roosen, le groupe d’instruments à vent « a une ­logique de développement et de croissance. Le but reste l’argent. Pour résister, les petites entreprises sont dans l’obligation de faire du chiffre. »

« La fin d’un temps »

Le facteur constate que si « les flûtes sont de meilleure qualité qu’il y a vingt ans, tout est assez identique en matière de fabrication. Cela devient un peu uniforme, même dans le type de jeu. » Le constat est partagé par Pierre Lotteau, qui regrette un manque de concurrence fructueuse : « On observe beaucoup de mimétisme et peu de curiosité dans la recherche d’un son, d’un instrument un peu différent. » Jean-Yves Roosen, en âge de prendre sa retraite, n’a trouvé personne pour reprendre l’atelier : « J’espère que l’artisanat ne disparaîtra pas complètement au profit d’entreprises industrielles. » Après lui ne restera en France que Parmenon, racheté par Buffet Crampon, pour fabriquer des flûtes. « C’est la fin de ces facteurs indépendants qui s’étaient installés dans les années 1980 », constatent Pierre Helou et Rémi Caron, qui travaillent avec l’Itemm, l’école de lutherie du Mans, pour former de nouveaux réparateurs. S’il est difficile aujourd’hui de trouver des artisans prêts à prendre la relève de cet artisanat, ce n’est pas forcément par un manque de formation, pour Philippe Roelandt, « car il y a des fabricants prêts à les former, mais c’est une question de volonté, car c’est un métier compliqué ». Malgré les difficultés, Jean-Yves Roosen l’assure : « Il y a de la place, il faut se lancer. »

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