Syrinx de Debussy

André Peyrègne 06/11/2020
La célèbre partition pour flûte solo inaugurait en 1900 le salon de musique d’un constructeur automobile…
Que vont entendre, en ce 1er  décembre 1913, les auditeurs qui remontent la rue des Marronniers, dans le 16e arrondissement à Paris ? Ils se rendent au salon de musique du constructeur d’automobiles Louis Mors. Ce passionné de sport mécanique l’est aussi de musique classique. Il a inauguré en 1900 son salon musical avec le grand chef d’orchestre Camille Chevillard. Ce soir-là, le flûtiste Louis Fleury va jouer pour la première fois une œuvre qui, pour ne durer que trois minutes, ne deviendra pas moins un fleuron du répertoire des flûtistes : Syrinx de Debussy.

Syrinx est le nom de la nymphe de la mythologie qui, fuyant les assiduités du dieu Pan, se noya dans un étang. À l’endroit où elle chuta poussa un bouquet de roseaux. Le dieu Pan en coupa les tiges et les assembla. Il confectionna ainsi une flûte (1).
Debussy est chez lui dans ces évocations mythologiques. N’a-t-il pas déjà composé en 1892 le Prélude à l’après-midi d’un faune ? Le sujet est le même. On fait silence. Louis Fleury porte la flûte à ses lèvres. Au milieu du décor néo-Renaissance en bois de chêne sculpté du salon musical de Louis Mors, s’élèvent les arabesques d’une douce mélodie. Elles s’enroulent dans l’aigu autour du si bémol, descendent vers le fa dièse grave puis remontent, en élans successifs, vers le ciel du contre-ut. Elles recommencent une octave plus bas avec la même grâce ailée. On est loin, bien sûr, des notes des gammes classiques. On se trouve dans le monde de la musique modale, avec cinq bémols à la clé. Cela est d’une délicatesse infinie. On est sous le charme.
Cette flûte nous en rappelle une autre : celle du Prélude à l’après-midi d’un faune. Ne se serait-elle pas échappée de la partition qu’on aurait mal refermée ? Dans le Prélude, la flûte s’exprime, au début, de la même façon, à découvert, puis Debussy l’enveloppe avec l’orchestre et – ainsi que l’analyse Jacques Pési dans sa Poétique de l’eau dans la musique française – fait revenir son thème treize fois en variant les éclairages et les harmonies. Ici, dans Syrinx, il n’y a pas d’orchestre, mais le principe est le même : le thème revient trois fois dans des variantes de clair-obscur. Telle est la « musique d’envoûtement et de sortilège » de Debussy dont parle Vuillermoz.
À nous d’inventer, autour, un orchestre imaginaire. Des ambiances de Pelléas ou de La Mer nous viennent à l’esprit. La féerie de la musique de Debussy ! La partition de Syrinx fut commandée par l’écrivain Gabriel Mourey qui voulait une musique de scène pour sa pièce en vers Psyché (Psyché, la princesse à la beauté parfaite qui a épousé Éros). Debussy n’a pas eu le temps d’écrire davantage que ces trois minutes. Elles accompagnent l’amour de la naïade pour le dieu Pan.
On a oublié les vers (2) et la pièce de Mourey, et on a gardé la musique. On a peut-être bien fait ! Mais on a aussi oublié Louis Mors, le constructeur automobile, dont l’entreprise a été absorbée par Citroën. Son salon de musique est devenu le théâtre du Ranelagh. On n’y entre plus par la rue des Marronniers mais par celle des Vignes. Et, aux dernières nouvelles, les nymphes n’y dansent plus au son de la musique de Debussy.

(1) La flûte de Pan, également appelée syrinx en hommage à la nymphe.

(2) Ô Pan, les sons de ta syrinx, ainsi qu’un vin / Trop odorant et trop doux, m’ont grisée ; / Ô Pan, je n’ai plus peur de toi, je t’appartiens ! 

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