Les modes de jeu dans la flûte contemporaine

Thomas Vergracht 06/11/2020
Pour les compositeurs, la flûte est un paradis. Entre hédonisme et énergie primale du souffle, l’instrument  constitue un véritable laboratoire des possibles. Dialogue croisé entre les compositeurs Sophie Lacaze et Fabien Touchard, et le flûtiste Jean-Luc Menet.
Au commencement était Varèse. Avec les cinq courtes minutes de sa pièce Density 21.5, le compositeur avait inauguré un nouveau monde à la fois aride, lyrique et plein de sonorités nouvelles. Sons vibrés, droits, mêlant le souffle au bruit des clés comme une percussion : pour le flûtiste Jean-Luc Menet, la musique de Varèse est un acte fondateur, aux implications « exponentielles ». Sans lui, impossible de concevoir la flûte au 20e, ni bien sûr au 21e siècle, et ses « techniques étendues ». Au-delà de l’aspect percussif, c’est surtout le travail sur le souffle qui intéressera les créateurs. La compositrice Sophie Lacaze est justement passionnée par cette question, notamment en ce qui concerne les états de passage entre son éolien (uniquement soufflé) et sonorité habituelle de l’instrument. Ce travail sur une matière sonore vaporeuse, cotonneuse, venteuse et éthérée, est également au cœur de l’univers du compositeur Fabien Touchard. ­Celui-ci n’hésite d’ailleurs pas à écrire sur ses partitions de grandes flèches au-dessus des notes, indiquant le passage progressif d’un état à un autre du son, avec le souffle pur en ligne de mire. La flûte lui permettant l’usage d’une large palette de couleurs, Fabien Touchard n’hésite pas non plus à utiliser un jeu sans pouce, produisant ainsi des sonorités ambivalentes et dés­in­car­nées, où la notion de hauteur de note est approximative.
C’est là qu’apparaît un phare dans l’univers de la flûte contemporaine : la musique du compositeur italien Salvatore Sciarrino. Travaillant des textures ténues et fragiles, parfois à la frontière de l’audible, il stylise le souffle et les sonorités à la manière d’un sculpteur, transformant le rapport de l’auditeur au son entendu. Sa transcription de la Toccata et Fugue en ré mineur de Bach en constitue un bon exemple : à la fin de la ­Toccata, il retranscrit un véritable accord de ré majeur, avec tous les sons ! L’illusion est alors produite grâce à l’usage de multiphoniques. Avec un seul doigté, on peut ainsi faire sortir plusieurs sons simultanés… Même si les doigtés en question peuvent changer suivant la manière de souffler, les modèles d’instruments utilisés… L’usage des multiphoniques est donc particulièrement délicat, nous explique Fabien Touchard, passionné par l’œuvre du maître italien.
Pour Jean-Luc Menet, spécialiste de l’interprétation à la flûte du répertoire d’aujourd’hui, d’autres noms apparaissent dans cet océan de sons nouveaux, entre jalons historiques et souvenirs personnels. Brian Ferneyhough d’abord, dont le corpus pour l’instrument reste l’un des plus imposants qui existent (on pense à l’iconique Cassandra’s Dream Song), ou l’œuvre, épineuse et méditative, de Klaus Huber. Jean-Luc Menet raconte même que le plaisir lié à la musique de ce dernier réside en partie dans la résolution de certains problèmes d’interprétation, pour ainsi pénétrer au mieux l’esprit et les oreilles du compositeur. C’est le même défi technique qui irrigue Gaïa-Sun de Philippe Schoeller. Dans cette œuvre, le compositeur français demande à l’interprète une glissade particulièrement périlleuse dans l’aigu. « Lorsqu’un étudiant vient me voir et me demande comment j’arrive à jouer ce passage, je lui dis de chercher d’abord ses propres solutions, personnellement cela m’a pris plusieurs semaines ! » nous confie Jean-Luc Menet dans un éclat de rire.
Le flûtiste évoque également avec plaisir les univers telluriques de Raphael ­Cendo, ou ceux, tout en précision calculée, d’Alberto Posadas. Ce dernier utilise par ailleurs de nombreux effets, codifiés avec une précision diabolique pour être échantillonnés au sein d’une partie d’électronique en vue de la création de sa cantate Tenebræ, donnée il y a quelques années par l’Ensemble intercontemporain et l’ensemble vocal Exaudi.
Précises et raffinées, ces techniques de jeu évoquent également un ailleurs lointain. Dans les pièces de Fabien ­Touchard, l’utilisation de quarts de tons dans le grave renvoie à la couleur de modes ­extra-occidentaux. La musique de ­Sophie Lacaze est, quant à elle, souvent inspirée par l’Australie, un pays où elle a vécu pendant deux ans. Toutefois, ses œuvres ne se définissent pas spécifiquement par une volonté ethnicisante. L’utilisation de teintes “soufflées” évoque cependant à la compositrice un mariage heureux avec le didjeridoo, dont les vibrations audibles s’associent avec les sonorités de la flûte. Entre souffle et son, un chemin sinueux ne cesse de s’allonger, encore et encore.
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