Le monde de la musique enregistrée en souffrance

Mathilde Blayo 18/11/2020
Parmi les acteurs du secteur musical durement touchés par la crise on retrouve aussi les maisons de disques. A l’approche de noël, période propice aux ventes, leurs craintes grandissent. Retour sur une année difficile.

Depuis le début de la crise sanitaire, les maisons de disque obéissent elles aussi au maître mot de l’année : l’adaptabilité. Report de sortie de disque, annulation d’enregistrement, suspension des projets et regard inquiet sur les chiffres des ventes rythment les journées des professionnels du secteur qui, pour certains, ont été contraints de passer tout ou partie de l’entreprise en chômage partiel. La situation entre le premier et le deuxième confinement est assez différente et n’a pas du tout les mêmes implications pour un secteur qui compte encore beaucoup sur la vente physique de CD, un classique des cadeaux de noël.

Premier confinement

« Au premier confinement, on a constaté une apparente stabilité de la vente de musique enregistrée, avec une petite hausse de 0,4%, rapporte Alexandre Lasch, directeur général du SNEP (Syndicat national de l’édition phonographique). Mais c’est un chiffre trompe l’œil. Déjà, ce chiffre ne tient pas compte de la baisse des droits voisins. Les rémunérations stables (ce qu’on touche des diffusions radiophoniques, télévisuelles et dans les lieux publics), comme la copie privée ont baissé. Nous ne sentirons cette perte que l’année prochaine. Par ailleurs, quand on rentre dans les détails, les revenus numériques ont effectivement progressé mais sans exploser non plus. De l’autre côté la vente physique a drastiquement baissé avec la fermeture des commerces : on observe une chute de -37% des ventes sur cette période. »

Durant le premier confinement, les rayons culturels des grandes surfaces n’étaient pas fermés. Pour autant, le label Outhere Music a vu ses ventes physiques en France baisser de 80% sur la période. Certaines maisons de disque très présentes à l’étranger ont observé une importante différence entre la France et des pays comme l’Allemagne ou le Japon. Harmonia Mundi réalise environ 60% de son chiffre à l’étranger : « Pendant le premier semestre, les acheteurs japonais et allemands ont explosé les ventes, ce qui a permis de compenser la dégringolade des ventes en France », rapporte Christian Girardin, directeur du label. Didier Martin, vice-président de Outhere Music, a également pu compter sur la résistance des ventes en Angleterre, en Allemagne et au Japon : « Ils ont des acteurs de la vente par correspondance, comme JPC ou Presto, spécialisés en musique classique et qui ont bien mieux travaillé sur ce premier confinement que la Fnac ou Amazon, qui se sont concentrés sur la livraison de produits prioritaires.  

Pas d’envolée du numérique

Tous ont pu constater que les revenus numériques n’ont pas augmenté autant que ceux de l’audiovisuel. « Nous avons eu une augmentation de l’écoute en streaming de 30%, ce qui n’a pas du tout compensé les pertes du physique », rapporte Didier Martin. Le constat est encore plus faible chez Harmonia Mundi, avec une consommation numérique quasiment équivalente à celle de 2019. Alexandre Lasch explique cette faible augmentation des revenus numériques par différentes causes : « La musique est souvent écoutée en mobilité, or les gens ne se déplaçaient plus. De plus, avec des confinements souvent en famille, les formats audiovisuels étaient plus adaptés au partage familial. Ces plate-formes ont aussi la particularité d’arriver avec de nouveaux contenus, comme Disney + et se montrent plus attractives que les plate-formes musicales qui ont relativement toutes le même catalogue. » Christian Girardin évoque également l’importante offre musicale audiovisuelle du premier confinement, avec les nombreux concerts en ligne.  

Le deuxième confinement

Le deuxième confinement correspond à une période particulièrement importante pour les maisons de disque. « Nous avons l’habitude de placer nos grandes nouveautés au mois d’octobre pour des ventes aux mois de novembre et décembre », rapporte Christian Girardin. Les deux derniers mois de l’année correspondent à 40% des revenus de la vente physique, rapporte Alexandre Lasch : « La fermeture des rayons culturels dans les grandes surfaces, mais aussi des disquaires et librairies est vraiment douloureuse pour notre secteur. Nous espérons que les commerces pourront rouvrir ces rayons le plus vite possible. » Pour compenser les pertes, le SNEP demande notamment au gouvernement que la franchise postale accordée aux libraires soit aussi applicable aux petits acteurs de la distribution musicale. Le « Click & Collet », mis en avant par le gouvernement, « n’est qu’un pis aller, pour Alexandre Lasch. Cela ne remplacera pas les achats d’impulsion en magasin. » Chez Outhere Music, la vente en ligne « marche plutôt bien en ce moment », rapporte Didier Martin qui offre les frais de port. « Mais tout cela ne compensera pas nos pertes, ce sera une année difficile. » 

Décision européenne

A ces difficultés dues à la crise sanitaire, s’ajoute une décision européenne qui pourra aussi fragiliser les maisons de disque. En septembre dernier, la Cour de justice de l’Union européenne a rendu un arrêt « qui aura un effet dramatique pour les producteurs et les artistes, considère Alexandre Lasch. Les sommes que les OGC perçoivent sur la base des catalogues américains, qui jusqu’ici étaient gardées par les OGC et alimentaient les budgets d’aide à la création, devront maintenant être retournées aux États-Unis. Ceci malgré la non réciprocité de cette pratique. » Cette aide à la création représente pourtant une part importante de l’investissement des maisons de disque dans la création. « Pour certains gros projets, l’absence d’aide sera rédhibitoire, rapporte Christian Girardin. J’ai déjà plusieurs projets avec des grands ensembles français et allemands que je ne suis plus en mesure de financer. » Le directeur d’Harmonia Mundi compte sur le soutien du Centre national de la Musique « qui est en train de travailler à des dotations exceptionnelles. Les choses se mettent en place », rapporte Alexandre Lasch. Pour compenser ces pertes, Didier Martin compte aussi sur l’augmentation du crédit d’impôt et sa pérennisation, votée par l’Assemblée nationale, « mais les aides du CNM resteront capitales et elles doivent être tournées vers des répertoires rares, vers le soutien aux nouveaux talents. 

« Je ne crois pas à la mort du CD »

A Outhere Music, la vente physique représentait 70% des revenus jusqu’à cette année. Chez Harmonia Mundi, alors qu’en 2013 les ventes physiques étaient quatre fois supérieures au digital, en 2019 elles ne représentaient plus que 55% des revenus. La mort annoncée du disque, qui n’en fini plus d’être annoncée, connaît un coup d’accélérateur cette année. « Le rapport 50/50 entre le physique est le digital est terminé », considère Christian Girardin. Pour autant, aucun ne croit à la mort du CD, « un support particulièrement résilient » pour Alexandre Lasch, « de beaux objets, pour Didier Martin, mais qui reposent trop sur un distributeur principal, la Fnac, qui se détourne de la musique enregistrée. Je ne crois pas à la mort du CD, mais il faut être prudent sur les stocks et les dates de sorties. »

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