« Quels peuvent bien être les intérêts de la France avec une dictature comme l’Azerbaïdjan ? »

Le violoniste d’origine arménienne David Haroutunian adresse une lettre ouverte à Emmanuel Macron suite à l’accord sur le Haut-Karabagh, qui scelle la défaite de l’Arménie face à l’Azerbaïdjan

Monsieur le Président,

Je vous fais une lettre

Que vous lirez peut-être

Si vous y avez la tête.

Hélas, pas envie de chanter, encore moins de rire... C’est pourtant en chantant et en riant que se lève, se lave, déjeune, dîne et se couche l’Arménien. Mais on l’a sorti de ses habitudes! On l’a encore déporté de chez lui, exilé de ses terres millénaires. On lui a encore négocié son pays, retracé ses frontières, de façon arbitraire comme on lui avait déjà amputé ses montagnes il y a cent ans. Qui l’avait fait? On le sait. Pourquoi? Diviser pour mieux régner et témoigner son amitié à Atatürk, celui qui était censé construire un pays libre et laïc. Une question naïve me taraude depuis longtemps, est-ce que le monde occidental soutiendrait une région arbitrairement rattachée par Hitler? Est-ce qu’il demeurerait aussi silencieux? C’est ce silence qui a tué femmes, enfants, vieillards et soldats à peine sortis de l’adolescence. D’ailleurs si vous regardez la carte de l’Arménie aujourd’hui, c’est une jeune fille que vous verrez, une jeune fille tournée vers l’Occident, l’Arménie historique, terre de ses ancêtres. C’est cette même jeune fille qui s’est encore fait agresser par bon nombre de barbares.

Les crimes de guerre sont là et bien là : décapitations, tortures, bombardements de civils, d’hôpitaux, de maternité(!), de monuments historiques, salles de concert. N’avons-nous pas là des actes inconditionnellement condamnables ? Le président azéri avait déclaré il y a quelques semaines : « Nous allons les chasser comme des chiens » parlant des Arméniens du Haut-Karabakh, et a déclaré après le cessez-le-feu : « Nous avons dit qu’on les chasserait comme des chiens, et nous l’avons fait! » Ne pas condamner ces propos et les crimes de guerres constatés par des journalistes, députés et autres personnes neutres à ce conflit, n’est-ce pas cautionner tout cela? Est-ce que nous allons le laisser s’en tirer en radotant « this is fake news » ?

Quand un djihâdiste décapite un professeur, on l’abat. Quand il tue des femmes et des enfants, on reste neutre ? Quels peuvent bien être les intérêts de la France avec une dictature comme l’Azerbaïdjan ? Pays où on promeut au rang de héros national un officier qui assassine à la hache un lieutenant arménien dans son sommeil. La réponse pourrait être dans les poches des dirigeants de l’association France/Azerbaïdjan ? Ou de ces députés français qui jouissent de la victoire azérie en se rendant à Bakou pour fêter ça avec caviar et autres? N’y a t’il plus d’éthique politique ? Les bourreaux d’Arméniens sont-ils moins coupables que ceux qui sévissent en Europe ?

Vous qui aimez tant les symboles, regardez ceux qui brûlent leurs maisons ancestrales avant de les quitter, d’autres emportent les tombes de leurs enfants car ils savent ce que le soldat ennemi fait avec la mémoire de notre peuple. L’autre région historique arménienne qu’est Nakhichevan et que Staline a de la même façon que le Haut-Karabakh offert à l’Azerbaïdjan ne porte quasiment plus de trace de l’histoire arménienne. Depuis la fin de la précédente guerre ils se sont empressés d’effacer tout le patrimoine millénaire de l’un des berceaux de la civilisation.

A qui la faute ? On le sait. Tout le monde le sait. Mais tout le monde se tait. Par peur de quoi, de qui ? De réveiller le loup ? Il n’y a pas de loup là-bas, tout au plus quelques chacals. Vous avez très courageusement condamné leurs actes, le déploiement de djihâdistes syriens, mais pourquoi avoir délégué le sujet au ministre des affaires étrangères ? Celui dont la « neutralité » a massacré les civils et détruit en quelques jours un pays qui avait mis 25 ans à se remettre sur pied. Le chacal d’Ankara est-il si impressionnant ? Celui même, qui la gueule pleine de sang arménien, kurde, grec, chypriote ou assyrien, s’est permis de vous moquer.

Il en va de l’éthique de notre France. Oui, de notre France, car un des jours les plus heureux de ma vie c’est lorsque j’ai reçu la lettre signée de la main de Jacques Chirac disant que j’étais français.

Il est indispensable pour l’Europe et pour les civilisations futures de reconnaître l’indépendance de la République d’Artsakh. Car oui, Artsakh est son nom depuis le 5ème siècle. Et l’Artsakh est arménien jusqu’à la dernière pierre de ses monastères millénaires, jusqu’à six pieds sous terre.

Et il en va de même pour sanctionner les pays coupables de crimes de guerre. L’exemple de leur impunité encouragerait et ouvrirait la voie à d’autres catastrophes humanitaires.

La Turquie et l’Azerbaïdjan parlent du déploiement de soldats turcs pour le maintien de la paix dans l’Artsakh. Cela veut dire que l’ambition panturque d’Erdogan est déjà mise en place. Peut-être qu’il leur suffirait de déguiser les djihâdistes en soldat de paix ? L’Europe peut-elle permettre cela?

L’Arménie a beaucoup à faire, une démocratie solide ne peut pas se mettre en place du jour au lendemain dans un pays où l’oligarchie a régné pendant des décennies. Mais l’Artsakh est une question de survie pour l’Arménie. Peut-être cette même appréhension de l’extinction qui a donné aux poètes, écrivains, peintres, musiciens, architectes, tapissiers et bijoutiers arméniens la soif inextinguible de marquer de leur culture l’histoire du monde.

L’arrêt des combats était indiscutable, mais à quel prix ? Au lendemain du cessez-le-feu, le négationnisme était mis en place avec déclarations des officiels turco-azéris. Cela concernait les monuments, les terres, l’arrêt de l’agression arménienne. Les monuments marqués de la lettre arménienne créée en 304 étaient devenus tantôt albanais, tantôt azéris... C’est un patrimoine inestimable qui court à sa destruction définitive.

Est-ce que la France de Jaurès, de Clemenceau et de De Gaulle n’a pas plus de prise que ça sur l’alliance turco-azérie des criminels comme Talaat Pacha, Enver Pacha, d’Erdogan ou son frère Aliev ? N’avons-nous pas tiré les leçons de l’histoire ?

Le Mont Ararat se dressait devant mon balcon quand j’étais petit. Mais je ne pouvais y aller. Ce n’était plus chez nous... parce qu’on avait fermé les yeux sur l’histoire d’un pouvoir, qui de génération en génération a nié et a éduqué la haine de l’Arménien. Ce petit peuple créateur et bâtisseur dont on a pillé la patrie, rasé les montagnes et aujourd’hui encore on tente d’effacer l’histoire. Mais les montagnes sont là, elles le savent. Elles sont nous et nous sommes nos montagnes.

Mes respects, M. le Président.

David Haroutunian, violoniste

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