Les adieux du quatuor Manfred

Camille Prost 20/11/2020
La formation chambriste donnait fin octobre son dernier concert, après plus de trente ans d’activité. Entretien croisé avec ses musiciens.

Microcosme fascinant du point de vue des relations humaines, souvent comparé à une vie d’ascèse, collectif dédié à un répertoire exigeant, le quatuor à cordes en tant qu’ensemble de musiciens implique des qualités musicales, certes, mais aussi humaines. L’annonce officielle du quatuor Manfred m’incite à poser à ses membres quelques questions sur leur carrière de quartettistes, l’occasion de proposer un éclairage sur le quatuor à un moment où « jouer ensemble » devient plus que jamais difficile.

Le quatuor Manfred a marqué le paysage musical, sur le plan de l’excellence artistique d’abord, en remportant les Premiers Prix d’Evian et Banff — il est l’un des quatuors les plus primé de sa génération, mais aussi sur le plan de la pédagogie. On lui doit notamment la création au Conservatoire de Dijon de la première classe de quatuor à cordes en France. Impossible de résumer une carrière de plus de trente ans, mais les 26 éditions du festival Musiques en Voûtes et la discographie qu’il laisse derrière lui dessinent de manière assez nette leur identité artistique.

Pourquoi et quand avez su ou décidé que vous vous consacreriez au quatuor à cordes ?

Marie Béreau J’ai découvert le quatuor à cordes à l’âge de 11 ans, lors de mes études au conservatoire de Rouen. C’est à ce moment que j’ai pressenti que je choisirais la musique de chambre, pour le dialogue, l’échange... Depuis, cette passion ne m’a plus quittée.

Christian Wolff La découverte de la pratique du quatuor remonte aux deux années passées à la Juilliard School (82-83) où le cursus quatuor était obligatoire. Auparavant je me souviens de mon premier concert de quatuor : celui du quatuor Amadeus à la société de musique de chambre de Strasbourg en 74. Le déclic pour une vie consacrée à cette formation a été pour moi le stage à Citta di Castello en Aout 86 avec le quatuor Amadeus.

Emmanuel Haratyk J’ai, en ce qui me concerne, envie d’évoquer ici la volonté et le désir de s’inscrire dans une lignée d’interprètes. Depuis le quatuor Schuppanzigh, premier quatuor permanent de l’histoire, créateur principal des quatuors de Beethoven et des derniers quatuors de Schubert, les générations ont vu se lever des musiciens qui se sont engagés dans la voix exigeante du quatuor à cordes, au service de ce répertoire unique. C’est vraiment dans cette lignée que j’ai construit et engagé ma personnalité intellectuelle, artistique, instrumentale et musicale. Et c’est principalement avec Walter Levine du quatuor LaSalle que j’ai affûté mon sens critique et mon métier de quartettiste.

Luigi Vecchioni Ce désir de quatuor est né, chez moi, pendant mes années d’études au conservatoire de Genève où, à partir des deux dernières années du cursus, la pratique de cette discipline était obligatoire. Ce fut pour moi une découverte et une révélation. Répéter avec des amis, ajouter l’élément harmonique au violon, sortir de la pratique austère de mon instrument en solitaire… Quelles découvertes ! Les nombreuses heures passées avec ma petite amie d’alors à écouter les grandes œuvres de quatuor ont fini de m’inoculer le « virus » ! Le véritable coup d’accélérateur s’est toutefois produit il y a 34 ans. En rencontrant Marie et Christian et Alain [Alain Pelissier] dans l’orchestre de Grenoble, je trouvais enfin des partenaires qui souhaitaient approfondir le travail et y consacrer du temps. À cette époque la direction de la Musique attachée aux ministère de la Culture, souhaitait promouvoir le quatuor à cordes et organisait des masterclass avec des grands spécialistes (les Amadeus, Fine arts, Melos et d’autres grands pédagogues...) Après en avoir suivies, nous avons souhaité participer à des concours internationaux car, qu’on le veuille ou non , ils représentent la porte d’entrée à la carrière et une sorte de label.

Quelles sont selon vous les qualités musicales et humaines nécessaires pour être quartettiste ?

MB Courage et persévérance ! Il s’agit d’un long chemin... Il faut composer avec les tempéraments de chacun, essayer de les accepter, de les comprendre. Mais cela ne se fait pas sans heurts, sans confrontations. Tout semble se résoudre au moment privilégié du concert (ou de l’enregistrement), moment où seule la musique est reine et où nous sommes uniquement reliés par la musique, l’écoute. Une alchimie mystérieuse : Si l’on reste braqué sur son propre jeu, on est rien. Avec les autres on est tout.

LV La première difficulté du quatuor, c’est le fondu du son et le choix esthétique. Je pense que le choix esthétique est aussi une affaire d’école et de technique. À mon avis deux violonistes issus de la même école réussiront mieux à s’entendre implicitement (même technique d’archet, même technique de doigté…) puisque la couleur du son se fait en partie par le doigté. Dans notre cas, Marie et moi même venions d’écoles très différentes ; il a donc fallu apprendre à s’entendre ! Mais le plus important selon moi, c’est la capacité à être souple par le jeu et par l’esprit. La qualité des relations entre les membres du quatuor est un principe indiscutable et incontournable et qu’on peut apprendre à ses dépens. À nos débuts peu de gens nous ont parlé de cela. Le quatuor met en confrontation de manière parfois brutale les sensibilités de chacun de ses membres…

CW je complèterais en disant un désir et une envie de jouer le répertoire pour cette formation. C’est un élément moteur essentiel. Une écoute pour situer sa propre voie en fonction des trois autres, une perception globale de la sonorité du groupe. Accepter la différence, savoir se renouveler, dépasser les conflits relationnels propres à ce type de formation…

Quel est votre plus beau souvenir avec le quatuor ?

CW Il y en a beaucoup ! La victoire au concours de Banff après deux années de travail très intense. Le quintette de Schubert à l’abbaye de Fontenay avec M. Rostropovitch en 98, l’intégrale des quatuors de J Haydn au musée des beaux arts de Dijon…

MB Très difficile de choisir effectivement ! Les contraintes de la vie à 4 ont fait qu’il y a eu 3 quatuors Manfred, suite à nos 3 changements d’altistes, je choisis donc des souvenirs avec chacun d’entre eux :
– Avec Alain Pelissier, en 1989, notre 1er prix au concours international de quatuor à cordes de Banff, au Canada. Moment de joie intense qui correspond à la découverte et la reconnaissance de notre potentiel.
– Avec Vinciane Béranger, l’enregistrement du cd Bach Coltrane, imaginé et réalisé par Raphaël Imbert (cd Zig Zag territoires) et la découverte d’un nouveau monde musical: le jazz et l’improvisation.
– Avec Emmanuel Haratyk, retour aux sources au travers de magnifiques intégrales et surtout celle des quatuors de Joseph Haydn. Sans oublier un de nos derniers concerts en avril 2020 à Paris, au Bal Blomet, dans notre programme BBB (cd Harmonia Mundi) en compagnie de la chanteuse de jazz Marion Rampal.

EH Difficile de dire, après tant d’années au service de ce répertoire, quelles dates ou personnalités ont été les plus attachantes ou remarquables. Toutefois notre intégrale des quatuors de Schubert en novembre 2017 au Collège des Bernardins à Paris sur deux week-ends, devant des salles combles restera un souvenir exceptionnel, car nous étions tout à fait à notre place, au cœur de notre mission. Le travail avec les comédiens Michael Lonsdale et Denis Lavant restera une aventure humaine là aussi sublime. Je ne peux pas non plus oublier l’enregistrement de Clairs de Lune, mes transcriptions de deux cycles de mélodies de Berlioz et Fauré, une face tout à fait naturelle de ma personnalité de quartettiste. 

LV Oui, c’est si difficile de choisir ! Gagner les premiers prix des concours d’Evian et Banff a été un moment très fort parce que c’est, d’une certaine manière l’instant de la consécration et la reconnaissance de ses pairs. Magnifiques aussi les moments d’échange avec les solistes que nous avons invités et qui sont autant des bols d’air que de nouvelles visions. Les moments d’émotion que j’ai ressenti lors des concerts dans une salle à l’ acoustique parfaite et l’impression de pouvoir échanger avec mes collègues en jouant en toute liberté, à l’écoute de l’un comme de l’autre. S’affranchir des structures, de la partition. Une conversation où chacun écoute et propose sans compromettre l’équilibre de l’ensemble. Le sentiment de comprendre profondément l’œuvre et le propos de l’auteur. Un subtil mélange d’interprétation et improvisation en somme… Une REcréation.

Abonnement à La Lettre du Musicien

abonnement digital ou mixte, accédez à tous les contenus abonnés en illimité

s'abonner
Mots clés :

Commentaires

Aucun commentaire pour le moment, soyez le premier à commenter cet article

Pour commenter vous devez être identifié. Si vous êtes abonné ou déjà inscrit, identifiez-vous, sinon Inscrivez-vous