Construire la musique

Antoine Pecqueur 25/11/2020

On pourrait avoir tendance à opposer ces deux disciplines. D’un côté, l’architecture, implantée dans le sol et dans le temps. De l’autre, la musique, dont l’interprétation est par essence éphémère, immatérielle. Pourtant, ces deux domaines se révèlent étroitement liés.

Goethe alla jusqu’à qualifier l’architecture de « musique muette » (Maximes et réflexions).

Dès l’Antiquité, comme nous le rappelle Dorian Astor dans son regard philosophique, Vitruve avait lié ces deux domaines à travers une approche mathématique. Cette interaction s’est poursuivie au fil des siècles. La construction des édifices sacrés y participe : le mot chœur décrit à la fois un espace de l’église et la musique qui y est donnée. Le rapport se fait dans les deux sens : les compositeurs s’inspirent de l’architecture, depuis les effets de spatialisation imaginés pour Saint-Marc de Venise par Gabrieli jusqu’à Gilbert Amy influencé par Le Corbusier. Les architectes, eux aussi, se nourrissent du geste musical, comme le souligne dans ce numéro Christian de Portzamparc. Certains ont même fait le choix de mêler les deux professions : Iannis Xenakis, bien sûr, qui se définissait en « artisan mosaïste », mais aussi la jeune Rocio Cano Valiño, à l’honneur de notre portrait double vie.

Le point de rencontre entre architecture et musique est assurément la salle de concert. Ou plutôt les salles de concert, tant ce genre a donné naissance à des formes multiples. Les salles rectangulaires qualifiées de “boîtes à chaussures” (du Musikverein de Vienne au Tap de Poitiers) côtoient celles construites “en vignoble”, avec l’orchestre au centre et le public tout autour, dont la plus célèbre reste la Philharmonie de Berlin1. Et aujourd’hui, les plans deviennent de plus en plus hybrides, comme celui de la Philharmonie de Paris.

Architectes et musiciens sont toujours à la recherche de la meilleure acoustique. Cette science bien mystérieuse et relativement récente (la première salle construite avec un acousticien est celle de Boston au début du 20e siècle) repose sur des facteurs rationnels et irrationnels. La psychoacoustique fait que les spectateurs entendent mieux dans une salle où ils se sentent bien. C’est ainsi que les auditoriums en bois sont très appréciés, alors que ce matériau, hormis au sol pour les réflexions, n’a pas de meilleures propriétés acoustiques que le plâtre…

Mais la crise sanitaire et ses conséquences économiques risquent de ralentir considérablement la construction de salles de concert. En Allemagne, la ville de Nuremberg vient, par exemple, de suspendre son projet d’auditorium. À cela s’ajoute le fait que les questions environnementales imposent de réfléchir à d’autres solutions que la construction ex nihilo. La réhabilitation de lieu existant, comme le projet toulousain de transformation de l’ancienne prison, est plus que jamais d’actualité. Même la construction des décors d’opéra se repense à l’heure de l’écologie. L’avenir est donc plus que jamais à l’invention de nouvelles formes, y compris pour les conservatoires. Comme me le confiait Pierre Boulez dans un entretien donné quelques mois avant sa mort, en 2016, « je pense que nous cherchons tous une vérité à travers la forme. Et je ne crois pas que ce soit, en musique ou en architecture, dans les vieilles recettes que se trouve la réponse. »

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