En Italie, les musiciens résistent à la crise

Au pays où est né l’art lyrique, les musiciens font preuve d’inventivité pour continuer la vie musicale, en dépit d’une situation économique de plus en plus inquiétante.

Au milieu des panneaux de bois de cerisier et des sièges en velours, sur la scène de l’auditorium de la capitale, une des plus grandes d’Europe, l’orchestre de l’Académie Sainte-Cécile joue les dernières mesures du Concerto pour piano en la mineur de Schumann, avec, en soliste, Beatrice Rana. Mais lorsque les archets se lèvent après avoir tiré le la final, silence. Robes longues et queues-de-pie se dressent pour saluer la salle. Pas un applaudissement ni même un raclement de gorge : la salle de près de 2 800 places est vide. Seules trois grosses caméras font office de spectateurs.

Pour la première fois, l’Académie de musique de Rome vient de donner un concert exclusivement retransmis en direct sur internet et à la radio. « Sans public, il y a une sensation étrange et de manque, alors que c’est une salle qui nous donne d’habitude une énergie incroyable », décrit la violoniste Marlène Prodigo, à quelques pas des coulisses.

« Décision douloureuse »

Face à la circulation grandissante du ­Covid-19 dans la Péninsule, depuis le 24 octobre, le gouvernement a imposé, pour la seconde fois cette année, la fermeture des salles de théâtre, d’opéra ou concert, et interdit tout spectacle vivant, y compris en extérieur. Une décision « douloureuse », assure le ministre de la Culture, Dario Franceschini. Mais, priorité à la santé dans un pays qui déplore plus de 45 000 morts liés au virus depuis le début de l’épidémie.
Cet été, après plus de trois mois de confinement total, le monde de la musique classique s’était pourtant relancé avec enthousiasme. « L’Italie a la chance d’être riche en très beaux lieux propices aux spectacles lyriques », explique la directrice de la revue musicale Amadeus, ­Paola ­Molfino. Les festivals et concerts ont investi « les arènes de Vérone ou le cirque Maxime de Rome, en respectant la jauge limite de 200 spectateurs ». Même la Scala de Milan a pu faire sa rentrée avec un ­Requiem de Verdi donné dans le Duomo, en hommage aux victimes de la pandémie.
Espoirs douchés. Quelques semaines plus tard, preuve de la « violence du coup d’arrêt », le prestigieux Opéra milanais annonce l’annulation de sa première prévue début décembre. Cela n’était pas arrivé depuis la Seconde Guerre mondiale.

« Encore plus lourd que le premier confinement »

Depuis le 6  novembre, la Lombardie, région du Nord toujours la plus touchée, est à nouveau placée en zone rouge face à la recrudescence de cas de Covid. « C’est encore plus lourd à vivre qu’au premier confinement », lâche Tatiana Patella au téléphone. La violoncelliste, membre de l’orchestre de la Scala depuis vingt ans, est privée de répétitions. Le coup est d’autant plus rude que, selon l’Association générale italienne du spectacle, les lieux de spectacle sont sans grand danger pour les spectateurs : en quatre mois, seul un cas a été déclaré positif sur 350 000 dépistages. Pour les artistes, en revanche, le risque existe bel et bien : dans le temple milanais de l’opéra, une trentaine de musiciens, choristes en majorité, ont été contaminés.
La Scala avait pourtant fait l’effort de s’adapter pour rouvrir, raconte avec regret Tatiana Patella : à leur retour, les mille employés ont passé le test et enfilé le masque FFP2, à l’exception des instruments à vent, séparés par des panneaux de Plexiglas.

Orchestre sur scène

Beaucoup le ressentent, la crise pousse à être créatif. Fin octobre, « pour la première fois, l’orchestre de la Scala est même sorti de la fosse, trop étroite si l’on veut respecter les distances, pour jouer sur la scène avec le corps de ballet, se remémore Tatiana Patella. L’expérience très forte de suivre les danseurs de nos propres yeux nous implique d’autant plus dans l’interprétation. »
Dans toute l’Italie, le lyrique en vient à improviser de nouvelles expériences : en Sicile, un ballet sans contact du Roméo et Juliette de Prokofiev ; dans le Piémont, des concerts intimes devant un unique spectateur. Et puisque le public italien s’est toujours passionné pour les mélodrames du cru, une profusion de Traviata de Verdi se prépare, pour rappeler, comme en écho au contexte, le combat mortel de la jeune Violette contre sa maladie de poitrine.

Essor numérique

Se réinventer pour résister au Covid-19 semble être devenu la devise des mélomanes. Malgré un couvre-feu national à 22 heures et la nouvelle fermeture des salles, « des activités internes aux théâtres peuvent encore se tenir », se rassure Francesco Giambrone, président de l’Association nationale des fondations ­lyrico-symphoniques (Anfols). C’est ainsi que douze Opéras ont décidé de « prendre pour alliés la technologie et le numérique » : malgré l’absence de public, les productions sont montées et « retransmises gratuitement en direct à la télévision ou en streaming » sur les médias publics et les réseaux sociaux. « Le lyrique italien refuse de se rendre », prévient l’Anfols, qui a appelé l’initiative “Aperti nonostante tutto” (“Ouverts malgré tout”). La diffusion sur internet est « une prise de risque non rentable, mais c’est notre seul moyen de rester vivants », confie le représentant des Opéras italiens.
Dès la première tentative, le succès est immédiat, et mondial : les symphonies de Beethoven interprétées en direct par l’orchestre du Teatro San Carlo de Naples récoltent 110 000 vues d’internautes italiens, mais aussi finlandais, allemands, turcs, japonais, américains.
Finalement, le lyrique italien est en train de vivre un tournant numérique « qui lui fera du bien, estime la spécialiste musicale Paola Molfino. Cette situation d’urgence pousse le monde encore un peu fermé et figé du classique à être réactif et innovant. »

Avenir incertain

L’art se réinvente, mais sa machine économique est, elle, mise en danger par la crise sanitaire. Dans l’artère commerçante étonnement bondée de la capitale, des dizaines de Romains profitent de la clémence automnale. Pour les accompagner, un duo de soprano et ténor entame le populaire chant napolitain’O Sole mio. Lucia et Gustavo, diplômés de chant lyrique dans des conservatoires argentin et italien, remettent vite leur masque : « La police nous chasse parfois, mais chanter dans la rue, c’est notre dernière option. Quand la pandémie a éclaté, on se préparait à passer des concours et des auditions, et tout s’est bloqué. » Avec un répertoire “lyrique-pop”, les deux trentenaires récoltent dans le chapeau posé au sol une cinquantaine d’euros par jour. Pour eux, l’avenir est bien incertain.
Comme ce binôme musical, parmi les 500 000 actifs du spectacle vivant, de nombreux intermittents, artistes ou techniciens, costumiers ou metteurs en scène se retrouvent désormais sans emploi. À deux reprises, ils ont manifesté pour rappeler avec force l’utilité économique de la musique pour le pays1. Musiciens et responsables pointent du doigt un État italien désinvesti depuis des décennies : le budget de la culture, un des plus bas d’Europe, a baissé de plus d’un milliard d’euros en vingt ans.

Des pertes dramatiques

À la tête de douze chœurs, cinq orchestres et une armée d’employés, Michele Dall’Ongaro prévient : « Ce n’est pas notre passe-temps, c’est notre travail, et comme toute activité productive, nous avons des dépenses et des recettes.» Dans son bureau de l’immense auditorium romain, le président de l’Académie Sainte-Cécile avoue que l’institution de 500 ans d’âge « est en difficulté ». À cause des fermetures, la plupart des institutions culturelles vont perdre 40 % de leurs revenus. Du côté des Opéras, on calcule 61 millions d’euros de recettes en moins en 2021. Le plus dramatique, relève le surintendant du théâtre de Palerme, Francesco Giambrone, est que « le Covid est venu interrompre un parcours vertueux, les salles étaient enfin à nouveau pleines » après cinq ans de crise financière (400 millions de dettes cumulées dans les fondations lyriques). Au moins, les 5 000 contractuels des Opéras ont droit à des aides exceptionnelles de l’État – le ministère de la Culture a annoncé le déblocage de 20 millions d’euros pour les artistes salariés.
La musique classique peut, en tout cas, compter sur un public fier de son patrimoine, fidèle et solidaire, se réjouit le président de l’Académie Sainte-Cécile. « Quand la saison a été annulée, 40 % de nos abonnés ont renoncé à être remboursés. Les Italiens traitent ces institutions comme des tifosi qui soutiennent leur équipe de foot préférée, ils se sentent ici comme chez eux », s’amuse le Romain de 63 ans. Pas question, donc, de laisser ces espaces de société et de réconfort se transformer « en maison abandonnée ». Alors, avant qu’il ne soit trop tard, à l’unisson, la musique classique italienne lance à son tour, 150 ans plus tard, cet appel du maître italien du lyrique Giuseppe ­Verdi aux autorités politiques : « Que le ministre rouvre les théâtres!2».

  1. Un euro dépensé dans la culture en génère deux, selon l’étude 2019 de l’Université libre des langues et de la communication de Milan.
  2. Extrait d’une lettre du 20  février 1871, adressée à un sénateur, dans laquelle Verdi lance un appel au ministre de l’Éducation de l’époque, en pleine période de l’Unité italienne, où financement et fonctionnement des théâtres, opéras et écoles de musiques sont remis en cause.
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