Musique et architecture : analogisme, animisme, acoustique

Dorian Astor 27/11/2020
L’analogie, pendant des siècles, nous a permis de penser rationnellement la continuité et l’unité de toutes les choses du monde, au-delà de leurs différences visibles.

L’analogie est le moyen de porter la ressemblance à l’infini, au cœur du dissemblable, en ce qu’elle établit des similitudes, non d’aspects, mais de rapports. C’est elle qui a lié le destin commun de la musique et de l’architecture. Pythagore proportionnait l’harmonie des sphères célestes à celle des musiques terrestres. Vitruve, au 1er siècle av . J.-C., puis Boèce, au début du 5 siècle, lui emboîtèrent le pas, déterminant les rapports mathématiques qui fondaient l’unité des proportions architecturales et de l’harmonie musicale.

Mais les hommes, tout en concevant d’un point de vue analogique, ont toujours senti d’un point de vue animiste : dans les grottes et les temples, dans les églises et les salles de concert, les hommes ont toujours entendu les pierres s’animer en vibrations sonores, et les sons en de vastes édifices. C’est la mythologie qui a exprimé cet animisme : Goethe parlait de l’architecture comme d’une musique pétrifiée, songeant peut-être à Amphion, qui construisit les remparts de Thèbes par le seul pouvoir de sa lyre – ce même pouvoir qui, chez Orphée, attendrit les rochers mais pétrifia Eurydice.

La physique a finalement pris le relais de l’analogie et de la mythologie : c’est la science acoustique qui, depuis les débuts visionnaires d’Athanasius Kircher au 17 siècle, fonde désormais, d’un point de vue physicaliste, l’union de la musique et de l’architecture. Analogisme métaphysique, animisme religieux et acoustique scientifique se sont alliés pour exprimer et parfaire notre expérience immédiate, qui fait de tout mélomane à la fois un habitant de la musique et un auditeur de l’habitat.

Une question se pose toutefois, peut-être marginale, mais qui se situe au point critique où musique et architecture se découplent à nouveau, après des millénaires d’alliance structurelle : qu’en est-il de la musique privée de tout espace architectural ? Je pense à une expérience qui, bien que banalisée et quotidienne, suscite un vertige presque imperceptible : avec des écouteurs branchés sur nos téléphones, nous expérimentons une musique radicalement sans architecture ou, plutôt, immédiatement prise dans notre architecture organique, dans le labyrinthe de nos oreilles, contre les parois de notre crâne, le long des corridors de nos neurones. Et nous voici embarqués de nouveau dans l’analogie, celle qui compare l’intensité perceptive à l’extension dans l’espace, notre corps à un édifice et notre esprit à un architecte. Nous rouvrons dans nos têtes l’espace des cathédrales et des salles de concert, nous sommes à nous-mêmes nos propres voûtes. Expérience analogique, qui proportionne notre intériorité aux rapports tridimensionnels, mais aussi expérience animiste, qui fait de la musique la voix de l’âme. Monde néo-leibnizien de l’harmonie divine, où l’architecture de l’univers s’enveloppe tout entière dans la monade qui la reflète.

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