Maria João Pires : « La crise du secteur a commencé il y a vingt ans »

Mathilde Blayo 27/11/2020

La pianiste portugaise Maria João Pires nous livre son point de vue sans concession sur la crise que nous traversons et qui bouleverse profondément le monde de la musique.

Pour vous, quels sont les problèmes du monde musical révélés par la crise ?

La crise de ce secteur n’a pas commencé cette année, mais il y a plus de vingt ans. Aujourd’hui on parle d’un virus, mais je crois que, pour l’art et la culture, la crise vient plus profondément du mélange entre l’acte créatif et la commercialisation de cet acte. Ce mélange est fatal.

Selon moi, la crise a commencé quand les artistes sont devenus leur propre publicitaire, quand ils se sont préparés à être leur propre manager, qu’ils ont pensé qu’ils pouvaient mener leur carrière, gérer leur image, la possibilité de se vendre. Attention, je ne fantasme pas l’artiste pauvre, qui ne pense qu’à son art sans avoir rien à manger. Mais je défends l’artiste qui peut exister comme artiste seulement, qui peut être respecté dans sa recherche, dans sa manière de se donner au public ou de se protéger. Cela peut se traduire par deux pôles qui travaillent ensemble : l’équipe commerciale peut collaborer, faire entendre ce que produit le pôle créatif. Mais celui-ci ne doit pas se mélanger à l’autre équipe. Ce qui me touche énormément aujourd’hui, ce sont tous ces musiciens qui n’ont plus de travail. Il y a de plus en plus de différences entre ceux qui ont un nom, qui ont des concerts, qui ont la possibilité de donner quelques cours en live - ils sont peu nombreux, ce sont les princes de ce monde commercial ! - et les autres, qui avaient déjà du mal à se faire entendre et qui voient la crise emporter les quelques chances qu’ils avaient.

 

Avec la crise ressort la question du sens politique, social et écologique de la vie musicale. Comment regardez-vous ces préoccupations ?

Je pense que ces questions auraient toujours dû se poser, même si ça n’a pas forcément été le cas ces dernières années. Il y a eu des artistes libres de faire des choix pendant des siècles. Après un certain moment, il n’était plus question de choix, il a fallu obéir. Ce qui a été le cas, notamment, dans tous les régimes totalitaires : je l’ai personnellement connu. Puis, nous avons été mis au service d’un régime globalisé. Aujourd’hui, nous sommes au service d’un système. Les artistes doivent se maquiller comme le veut le promoteur, s’habiller comme il faut, paraître comme il faut. Tout est devenu « comme il faut ». Quelqu’un avec beaucoup de talent ne sera aidé ou supporté par le monde commercial que s’il se met à leur service et s’il a la chance d’être choisi. La crise se manifeste dans l’incapacité du choix. Il y a aussi cette idée absurde que tous les orchestres et solistes doivent absolument voyager, être partout. Je me souviens de collègues me disant avec une certaine fierté qu’ils étaient à New York un soir et qu’ils jouaient le lendemain en Chine. Je me demande d’où vient cette fierté... Sans doute de ce sentiment de puissance inhérent à l’être humain. Mais pour moi, et c’est ce que je dis à mes élèves, le meilleur concert, c’est celui que l’on fait pour ses voisins, pour les gens de notre rue, de notre ville. Je crois qu’avec un public local, un ancrage, un artiste n’a pas besoin de se vendre.

Doit-on chercher la réponse à cette crise systémique dans la formation des musiciens ?

Aujourd’hui, c’est difficile à défendre, car l’artiste vient d’une école qui est elle-même victime d’un commerce. Les professeurs sont aussi sous pression : de répertoire, de concours. Cela gêne la transmission. Si on veut créer la possibilité d’une transmission vraie, profonde, il ne faudrait pas que les professeurs soient sous pression. Cela peut paraître une montagne. Mais si nous nous montons capable de flexibilité, d’adaptabilité, tout en restant honnête et sincère avec nous-même, je pense que l’on peut y arriver. C’est aussi important de ne pas vouloir trop faire : il faut semer. Quand on veut trop en faire, enchaîner les répertoires, les difficultés, pousser aux concours, c’est là qu’on crée les grandes secousses, les conflits et les incompréhensions ; on se fait détester. Lorsque j’étais une jeune fille, les écoles donnaient peu d’importance à la compétition, mais beaucoup à la capacité d’aller trouver l’artiste en nous. Ce n’est pas qu’une question de talent, mais aussi de courage, de prise de risque, de travail et d’adaptation. Il faut une capacité à se sacrifier à son art, pas au monde commercial.

Il y a quelques années, vous annonciez votre retrait des scènes. Pourtant, on vous voit de nouveau donner quelques concerts. Que s’est-il passé ?

J’ai eu la flexibilité de changer d’avis ! Je ne voulais plus jouer du tout. J’avais de gros problèmes avec ma main, avec la scène, le système. Et puis j’ai eu de nouveau envie de travailler. Je choisis au dernier moment si je vais jouer ou pas. De toute façon, cela va faire presque un an qu’il n’y a plus de concert. 

En quoi la musique est-elle nécessaire pour vous ?

C’est comme regarder le paysage, ou vivre. La musique est une forme de communication avec l’univers. Elle correspond à un besoin, que nous avons tous, d’avoir accès à l’inconnu, à ce que nous ne pouvons pas saisir, mais dont nous savons qu’il existe. Cette communication se fait à travers l’art, mais aussi avec la science et la philosophie… Je n’ai pas particulièrement besoin de musique mais j’ai besoin de cette communication.

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