Le renouveau des manuels de formation musicale

Romain David 01/12/2020
Depuis la réforme de l’apprentissage du solfège au conservatoire, les ouvrages accompagnent l’essor de la discipline. Mais l’absence de programme officiel a conduit à une multiplication des publications et des pédagogies.

Rébarbatif, complexe, déconnecté de la pratique instrumentale… L’apprentissage du solfège a longtemps été considéré comme le versant obscur de l’enseignement au conservatoire. En 1978, le ministère de la Culture relevait déjà, dans un rapport, l’âpreté de la discipline : « Partir de la musique pour en découvrir le langage et ses techniques est plus formateur qu’une étude analytique abstraite, élément par élément, desséchante par définition, dont l’usage démontre qu’elle tourne souvent le dos au but à atteindre : la connaissance et l’apprentissage de la musique. » De là, la naissance de la formation musicale (FM), en lieu et place du solfège, s’appuyant sur une approche plus sensorielle, intégrant un travail d’écoute musicale et faisant intervenir le corps et la voix. Cette petite révolution a vu l’apparition de nouveaux manuels d’apprentissage, rompant avec le caractère encyclopédique et intimidant des anciens volumes. Aujourd’hui, la dimension pédagogique se double d’un enjeu économique : « La part essentielle des revenus de la partition classique est réalisée sur le pédagogique avec les méthodes de formation musicale ou d’apprentissage d’instruments », rappellent la Chambre syndicale de l’édition musicale et la Chambre syndicale des éditeurs de musique de France (CEMF), dans une étude réalisée pour la période 2010-2014.

Une lente mutation

« J’ai connu la transition entre le solfège et la formation musicale, je connais bien ces vieux ouvrages pour les avoir subis », raconte en souriant Emmanuel ­Gaultier, directeur de publication chez Billaudot et ancien professeur de FM. Comme des générations d’élèves, c’est avec des méthodes condensant les théories ­d’Adolphe Danhauser ou de Georges Dandelot qu’il a appris ses gammes, véritables bibles du solfège que l’on consulte facilement pour aller chercher une information, mais dont l’assimilation reste indigeste. La transformation a commencé dans les années 1980, avec des manuels accordant une place grandissante au répertoire, liant ainsi la théorie à un corpus et à un contexte culturel. « Pendant des années, nous avons publié des ouvrages graphiques, auxquels peu à peu s’est adjoint l’audio sous forme de CD. Ces dernières années, c’est le numérique qui a permis de donner un nouveau souffle aux manuels », explique-t-il. Les éditions Billaudot disposent d’une plateforme en ligne où les enseignants peuvent trouver des fichiers de support, tels que des ­playlists des œuvres citées dans les livres ou des leçons supplémentaires. Le numérique, toutefois, est moins un outil éducatif qu’une manière de préserver le budget des familles d’une méthode dont le prix, réédition après réédition, augmenterait avec le nombre de pages.

Papier vs numérique

« Notre politique éditoriale reste axée sur le papier ; pédagogiquement , la vertu du livre que l’on a entre les mains, dont on tourne les pages pour mesurer le travail accompli et ce qu’il reste à apprendre, est essentielle », insiste Emmanuel Gaultier. D’autant que les élèves ne disposent pas toujours d’ordinateurs ou de tablettes, et les conservatoires n’ont guère les moyens d’en mettre à la disposition de tous les étudiants. Pourtant, l’Association des professeurs de formation musicale (APFM) y voit l’une des principales pistes de développement de la discipline. « C’est un phénomène irréversible, qui va continuer d’évoluer sous l’impulsion des élèves, plus habitués à ces pratiques que les enseignants », nous explique-t-on.

Multiplication des publications

La liberté accordée aux établissements par le ministère de la Culture, qui fixe des objectifs sans détailler de programme, pose également un véritable casse-tête aux éditeurs. « Le niveau de difficulté des ouvrages proposés par les éditeurs de musique permet de toucher des élèves des écoles de musique aux CRR, dont le niveau diffère largement », observe Valérie Alric, directrice artistique chez Henry Lemoine, autre acteur majeur du milieu. L’APFM dénombre une quinzaine de nouvelles publications par an.
Le secteur se caractérise par son aspect pyramidal: s’il existe sur le marché énormément de propositions pour les classes de premier et deuxième cycles, les publications à l’intention des élèves en fin de parcours sont moins nombreuses. Avec les premiers cycles, devant un plus grand nombre d’élèves, les éditeurs n’hésitent pas à déployer une offre plus large, manière aussi de lutter contre les abandons en début de parcours. Cet enjeu n’est plus vraiment de mise avec des musiciens en fin d’apprentissage. « Je n’ai plus besoin de manuel avec le troisième cycle. Je travaille directement avec des partitions », indique ainsi Olivier Vonderscher, professeur de FM au CRR de Rouen.
Lui-même a été contacté par Billaudot pour publier les cours qu’il utilisait avec ses plus jeunes élèves. « Je ne trouvais aucun manuel adapté à mon approche, ni à mon terrain musical, entre le classique et le jazz. J’utilisais pour mes cours des chansons. Tout est parti de là », raconte-t-il. Coécrite avec une dumiste et une institutrice, sa méthode pour le premier cycle, Chansons enchantées, propose des chansons originales que les élèves apprennent par imitation, avant d’entrer dans la partition. Il est également l’auteur de la série N’oubliez pas votre instrument, qui s’adresse davantage aux élèves de deuxième cycle, et qui entend replacer la pratique instrumentale au cœur de la formation musicale.
Ces volumes illustrent parfaitement les trois grandes tendances du moment en matière d’apprentissage. À savoir : la mise en place d’une pédagogie active qui donne une réalité musicale à des notions abstraites, l’élargissement du répertoire au-delà du classique et, enfin, un intérêt particulier porté à la créativité, avec, par exemple, des exercices de composition ou des jeux d’improvisation. « Les méthodes qui rencontrent beaucoup de succès sont les cours complets, qui fusionnent travail de l’oreille, du rythme et chant. C’est plus pratique, à la fois pour l’enseignant et l’élève », ajoute Emmanuel Gaultier.

Une offre encore trop formatée ?

« Malgré tout, il sort encore chaque année des ouvrages à l’ancienne, similaires à ceux d’avant la réforme, ce qui trahit une mauvaise compréhension de la FM, trop souvent assimilée à l’ancien solfège », regrette-t-on du côté de l’APFM. « Les manuels de FM ont bien évolué depuis quarante ans. L’offre, de la théorie de Danhauser aux applications numériques, permet un grand choix, bien différent et plus vivant que le solfège des années 1950. Mais si Danhauser ou Dandelot se vendent toujours aussi bien, c’est sans doute qu’un grand nombre de professeurs y trouvent leur compte pour leurs élèves », estime Valérie Alric.
Aux yeux d’Alain Stoffen, professeur particulier de piano, « les méthodes des grandes enseignes ont encore tendance à vouloir s’adresser à un public de futurs professionnels, alors que 99 % des élèves sont d’abord là pour leur plaisir ». Après avoir découvert les écrits du moine ­Guido d’Arezzo*, cet instituteur de formation a développé, pour les adultes, une méthode de lecture des notes à travers une approche historique, « non pas pour faire de la culture, mais pour démystifier le solfège ». Méthode qu’il a finalement adaptée aux enfants, sous la forme d’un conte interactif et d’un jeu de cartes, Drôles de notes, édités à compte d’auteur. « L’objectif était de proposer une initiation dans un cadre familial ; j’ai très vite constaté que plus de la moitié des commandes étaient passées par des professeurs à la recherche d’outils pour remettre le plaisir au cœur de la formation », assure-t-il. Il travaille actuellement à un jeu de plateau, cette fois destiné au rythme. Pour autant, quelle que soit la qualité du support, Alain Stoffen n’oublie pas que c’est d’abord au professeur de lui donner vie. « Ce n’est pas parce que l’on met de la couleur ou des petits dessins que ça rend les choses intéressantes. Il faut une vraie qualité pédagogique pour accomplir le mariage de l’enseignement et du ludique. »

Abonnement à La Lettre du Musicien

abonnement digital ou mixte, accédez à tous les contenus abonnés en illimité

s'abonner
Mots clés :

Commentaires

Aucun commentaire pour le moment, soyez le premier à commenter cet article

Pour commenter vous devez être identifié. Si vous êtes abonné ou déjà inscrit, identifiez-vous, sinon Inscrivez-vous