Facture des cuivres : à la recherche du son perdu

Flore Caron 01/12/2020
Depuis une dizaine d’années, l’attrait pour les factures françaises du début du 20e siècle – plus fines – s’accroît chez les cuivres. La tendance est également à la recherche d’instruments plus personnels, moins dans la projection et plus dans la couleur. Témoignage de facteurs et de musiciens.

Confinement oblige, ce matin de novembre, l’atelier d’Adrien Jaminet, jeune facteur de cuivres, n’est pas ouvert au public, sauf sur rendez-vous. Mais Adrien ne se tourne pas les pouces : les coups de fil s’enchaînent et derrière le mur vitré qui sépare le magasin de l’atelier, le facteur peaufine sa première création : il vient tout juste de mettre au point un nouveau modèle de trompette.
C’est à Brétigny-sur-Orge (Essonne) qu’il a fait le choix d’installer, il y a dix ans, un de ses ateliers, AJ Atelier des cuivres. Il s’y consacrait exclusivement à la réparation et à la vente d’instruments, mais après avoir échangé durant plusieurs années avec des trompettistes professionnels, il a décidé de créer sa propre trompette. « Beaucoup de musiciens me demandaient des factures un peu plus françaises. C’est pour cela que j’ai voulu fabriquer des trompettes inspirées de celles des années cinquante. » Une facture un peu plus française, cela signifie un instrument avec de plus petites perces – la largeur du tube cylindrique – et de plus petits pavillons, dont le son est plus brillant et plus clair, à l’instar de celui des grands représentants de l’école française du début du 20e siècle, comme Raymond Sabarich. En revanche, le facteur a conservé le mécanisme actuel, plus qualitatif.

Des influences américaines et germaniques

Le brassage culturel qui s’est effectué à partir des années 1950 n’a pas été sans conséquence sur la facture instrumentale. « On s’est mis à entendre de nouvelles couleurs que l’on a voulu reproduire. Tout cela a entraîné des changements de construction, parce que nous ne pouvions pas modifier à ce point la façon dont nous jouions avec l’instrument que nous possédions », se souvient le trompettiste Roger Delmotte, âgé de 95 ans.
Les instruments se sont mis peu à peu à enfler, en prenant pour modèle ceux des Allemands et des Anglo-Saxons. « On a été très influencé par les États-Unis, notamment par les musiques de films des années 1980. On a voulu des masses sonores beaucoup plus importantes, beaucoup plus de puissance chez les cuivres, explique ­Fabien Wallerand, tuba solo de l’orchestre de l’Opéra national de Paris. Les instruments sur lesquels on jouait à l’époque en France avaient une certaine couleur, mais ne pouvaient pas avoir la même puissance et la même largeur de son que dans d’autres pays comme l’Allemagne. » L’évolution de l’architecture des salles a aussi joué. « Évidemment, le fait de passer de salles de 1 000 places à des auditoriums de 2 500 places a forcé les musiciens à pousser le volume », assure Marc Geujon, ­super-soliste de l’orchestre de l’Opéra et professeur au Conservatoire de Paris.

Des perces plus grandes

Pour les trombones et les trompettes, cela s’est matérialisé par l’élargissement de la perce et du pavillon, donnant à l’instrument un son plus ample et permettant une projection plus importante. Dans un entretien accordé au Brass Bulletin en 1987, Roger Delmotte livre une anecdote qui dépeint bien cette évolution : « J’ai longtemps joué une excellente Aubertin […] avant de passer à une Bach, que mon ami Paolo ­Longinotti m’avait apportée des États-Unis. Cette marque était introuvable en France. Et lorsque je suis arrivé à l’Opéra avec cet instrument, un collègue m’a lancé : “Alors, maintenant on joue du buggle à l’Opéra ?” Et c’était une perce moyenne… C’est dire le monde qui séparait une trompette Bach des modèles français de l’époque. » La marque Bach s’est peu à peu imposée et elle est encore aujourd’hui l’une des plus jouées dans les orchestres symphoniques.
Le cor a subi, lui aussi, des changements majeurs : du cor ascendant à pistons, les musiciens sont passés à un cor descendant à palettes, et les pavillons se sont également élargis. « Il y a eu un tournant assez radical. De telle sorte qu’il n’y a clairement plus eu de facteurs de cuivres en France », soulève Benoît de Barsony, premier cor solo de l’Orchestre de Paris. En effet, Selmer, qui était l’un des derniers représentants de la fabrication française des cors et des trompettes, a fini par abandonner les cuivres. « Pendant longtemps, on s’est tourné vers l’Angleterre avec la marque Paxman. Leurs cors ont un son rond, très large. Ça correspondait à une envie des instrumentistes de jouer “plus international”, explique-il. À présent, il y a une hégémonie de la facture allemande avec Alexander. On peut jouer tout aussi fort, mais c’est un peu moins rond. » Quant au “tuba français”, un saxhorn à six pistons, il a été écarté de l’orchestre pour laisser place au tuba basse et contrebasse, plus volumineux. « À cause de sa toute petite taille, il n’avait pas assez de son », explique Fabien Wallerand.

Nostalgie du son d’antan

Depuis une dizaine d’années, Adrien Jaminet sent le vent tourner : nostalgie du son d’antan, recherche de cohérence vis-à-vis du répertoire abordé… autant d’arguments qui poussent certains professionnels à se diriger vers des factures similaires à celles du début du siècle dernier, plus fines. « Maintenant, on veut jouer la musique baroque sur des instruments d’époque, la musique allemande sur la trompette à palettes, et peut-être la musique française sur des petites perces. Mais dire que tous les Français se mettent à jouer sur des instruments à petites perces, ce ne serait pas vrai », nuance Marc Geujon. Par ailleurs, les musiciens se doivent de conserver l’équilibre au sein de la section des cuivres, ainsi qu’avec le reste de l’orchestre. « Tout dépend de ce qu’ils ont envie de faire ensemble, analyse le trompettiste. Ça n’a pas de sens de jouer des trompettes avec de petites perces aux côtés de trombones avec de grosses perces et des tubas modernes. »

Un cor “made in France”

Dans le 12e arrondissement de Paris, à quelques centaines de mètres de ­l’Opéra Bastille, le jeune facteur Arthur Jeannoutot, qui a rejoint l’atelier familial ­L’Olifant créé par son grand-père en 1979, a mis au point son propre instrument durant l’été 2020 : un cor totalement fait à la main, depuis la feuille de laiton. En constatant que de nombreux musiciens souhaitaient jouer sur un instrument plus personnel, il a décidé de se lancer dans l’aventure de la fabrication. « Pendant un temps, on a voulu une facture plus industrielle, on est allés vers une certaine uniformisation, qui plaisait beaucoup. Mais après les années 2000, je pense qu’il y a eu un ras-le-bol, et maintenant les musiciens se dirigent vers quelque chose de plus intime. » Une démarche très intéressante, pour Benoît de Barsony, car « c’est la première fois que l’on revient à un instrument complètement français ».
Le cor que le jeune facteur a mis au point est « semi-sur-mesure » : le dessin reste le même, mais les tailles à l’intérieur et les alliages sont adaptés à l’envie de chaque instrumentiste. « Il y a une grosse attente de la part des musiciens, parce que c’est compliqué de tous rentrer dans la même paire de chaussures », note Benoît de Barsony. En outre, Arthur Jeannoutot a souhaité concevoir un instrument « dans un style français » qui ait « une souplesse, une finesse, une touche très délicate et un son qui plane ». En somme, « quelque chose de léger, qui ne soit pas enrobant comme le style anglo-saxon ou qui frappe comme le style allemand ». D’après lui, la différence en matière de facture est de plus en plus acceptée par les musiciens. « Dans deux ou trois ans, il y aura un mouvement de génération. Et peut-être que c’est cette nouvelle génération qui changera certains codes. ».

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