“La Grande porte de Kiev” de Moussorgski

André Peyrègne 01/12/2020
Le final des Tableaux d’une exposition est un monument architectural et musical. Plongée dans la Russie tsariste.

« S’il vous plaît, la Grande Porte de Kiev ?
– Vous dépassez le Vieux château, vous traversez le jardin des Tuileries puis le marché de Limoges, vous contournez les Catacombes, et vous y êtes ! »
La Grande Porte de Kiev se trouve en effet au bout des Tableaux d’une exposition – œuvre pour piano de Moussorgski, qui évoque en dix épisodes des œuvres du peintre Viktor Hartmann*. Ces tableaux avaient été présentés, en 1874, lors d’une exposition organisée en hommage au peintre, mort un an plus tôt à l’âge de 39 ans.
Dans le déroulement de son œuvre, Moussorgski évoque le déplacement du visiteur d’un tableau à l’autre avec un épisode musical appelé “Promenade”, qui traduit l’humeur dans laquelle l’a mis le tableau qu’il vient de voir. La Grande Porte de Kiev a été peinte par Hartmann lors d’un concours lancé par le tsar Alexandre II pour commémorer l’attentat auquel il avait échappé à cet endroit, en 1866. Le concours fut finalement annulé et le projet abandonné. Le monument peint par Hartmann comportait trois arches, dont celle du centre était surmontée d’un toit bombé et flanqué, sur le côté droit, d’une tour à bulbe dotée de trois cloches.

 Moussorgski s’installa devant le tableau, passa sa main dans ses cheveux hirsutes, but un verre (Moussorgski buvait beaucoup) et écrivit au journaliste Stassov, qui lui avait fait connaître le peintre : « Hartmann bouillonne en moi comme bouillonnait Boris. Des sons et des idées sont suspendus en l’air, je suis en train de les absorber et tout cela déborde. » De ce bouillonnement d’idées sortirent deux thèmes. Le premier évoque la majesté de la porte, le second, en forme de choral, la solennité d’un chant religieux. Peut-être imagine-t-il un cortège franchissant la porte ? De grands accords de piano et la musique s’élance, lente, grave. Vient ensuite le thème religieux.
Celui de la porte se dresse, plus somptueux encore, environné de gammes en octaves. Le thème religieux reprend. Les cloches se mettent à sonner. La musique grandit. Apparaît, alors, majestueux, le thème de la “Promenade” : le visiteur est invité
à se mêler à la procession. Le thème de la porte grandit encore, agrémenté d’accords en cascade. La coda arrive en apothéose. On se croirait dans un final d’opéra ou de symphonie. Le piano est grand comme un orchestre. Un piano grand comme un orchestre ? Voilà une idée qui, un demi-siècle plus tard, séduira Maurice Ravel. Sans attendre, il se met à orchestrer la partition. Et voilà que tonitruent les cuivres et les timbales. La trompette s’empare du thème de la porte.
Tout l’orchestre le relaie, exhorté par des coups de cymbales. Clarinettes et bassons font entendre le thème religieux. Revoici celui de la porte, environné de gammes aux cordes. Les cloches sonnent au milieu d’un déploiement de cuivres. Commence alors un grand crescendo de tout l’orchestre exacerbé par les glissandos des harpes, les coups de cymbales, le martèlement des timbales, la vibration du tam-tam. Le thème de la “Promenade” surgit triomphalement, l’orchestre sonne comme un grand orgue. On se croirait dans la scène du couronnement de Boris Godounov. L’orchestre est somptueux comme jamais..

* Outre le vieux château, le jardin des Tuileries, le marché de Limoges et les Catacombes, il y a un nain, une campagne polonaise, un poulailler, deux Juifs et une baba Yaga.

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