Les derniers rayons de l’année Beethoven

Alain Pâris 01/12/2020
Rarement une année anniversaire aura suscité une telle activité éditoriale : l’ensemble de l’œuvre de Beethoven a été remis sur le métier par les grands éditeurs germaniques, travail colossal qui avait été largement anticipé et qui trouve son aboutissement avec quelques heureuses surprises à la clé.

Commencée par Henle et développée par Breitkopf, la Neue Beethoven-Gesamtausgabe donne aux symphonies du maître de Bonn un nouveau visage, que j’avais présenté de manière plus détaillée l’an dernier lors de la parution des précédents volumes (LM 527). Pour mémoire, Breitkopf publie chaque symphonie en volume séparé (grand format) ainsi que les matériels d’orchestre ; Henle proposant les éditions musicologiques, où chaque volume regroupe plusieurs symphonies avec un abondant appareil critique, et les partitions d’étude. Avec les huitième et neuvième symphonies, le cycle Breitkopf est presque bouclé (la septième ne saurait tarder). Devant l’abondance des sources, les musicologues ont littéralement l’embarras du choix. Faut-il se référer au manuscrit original, à la première édition, aux copies envoyées à l’éditeur, ou aux copies qui ont servi aux premières exécutions, souvent largement annotées ? Un exemple pour la Neuvième : dans l’une des sources principales, la première note de chacune des trois premières mesures de l’“Hymne à la joie” est détachée, au lieu du legato intégral auquel nous sommes habitués. Autre exemple : le contrebasson se voit confier un rôle plus important (doublant le baryton lors de sa première intervention). Ailleurs, ce sont des changements d’octave sans oublier les traditionnelles différences d’articulation qui poussent les interprètes à se remettre en question. Quel merveilleux stimulant !

 

Des sonates avec des doigtés de pianistes renommés

Comme les symphonies, les sonates pour piano ont fait l’objet de nombreux Urtext, depuis un demi-siècle, régulièrement remis en cause par les nouvelles approches de la musicologie. L’un des exemples de ce rajeunissement nous vient de Vienne avec la fameuse collection à couverture rouge, la Wiener ­Urtext Edition. Jochen Reutter revient sur l’approche de Peter Hauschild publiée il y a une vingtaine d’années dans la même collection. Le troisième volume, qui vient de paraître, regroupe les neuf dernières sonates avec un précieux appareil critique, car, ici aussi, les sources se croisent et s’infirment parfois. Excellente idée d’avoir inséré des reproductions de pages manuscrites entre les sonates, qui permettent de compa­rer l’écriture de Beethoven et le travail de ses copistes. Il serait fastidieux d’énumérer les variantes que les éditeurs ont mises en lumière : elles sont nombreuses et parfois surprenantes, notamment dans le finale de l’opus 110. Plusieurs pianistes de renom ont été sollicités pour proposer des doigtés, selon l’usage dans cette collection, ici Pavel Gililov, Alexander ­Jenner, Hans Kann et Naoyuki Taneda.

L’arpeggiato des accords

Chez Bärenreiter, il restait à publier certaines œuvres de musique de chambre, notamment les sonates pour piano et violon (comme l’indique la couverture de cette édition, et non pour violon et piano : Beethoven était très pointilleux là-dessus). L’Urtext de référence en la matière était celui de Henle, publié en 2002. L’approche de Clive Brown (Bärenreiter) est celle d’un musicologue-interprète, parfait connaisseur des traditions d’exécution. Ce qui lui permet de décoder certaines ambiguïtés en se référant, par exemple, au traité d’exécution de CPE Bach, ce qui est parfaitement légitime pour les premières sonates. Pas de doigtés ajoutés ici, mais deux cahiers pour le violoniste : le texte brut et une partie réglée par Clive Brown lui-même. Son analyse des coups d’archet, articulations et ornements est une page de référence. Quant à l’étude des mouvements métronomiques dans les premières éditions et les interprétations historiques qui figure en fin de volume, elle pourrait s’appliquer à l’ensemble de l’œuvre de Beethoven. Peut-être les pianistes contesteront-ils sa théorie sur l’arpeggiato des accords. Mais une fois encore, il est bon de se remettre en question.

Premier Urtext pour certaines œuvres

Les trois quatuors de jeunesse pour piano et cordes, WoO 36, n’avaient encore jamais connu les honneurs de l’Urtext. Considérés par certains comme des œuvres mineures, ils n’en constituent pas moins les racines de la production beethovénienne en matière de musique de chambre, ne serait-ce que par le réemploi de certains éléments thématiques dans des œuvres ultérieures (première et troisième sonates pour piano) ou une parenté évidente avec d’autres (finale de la Pathétique). Beethoven ne fit pas éditer ces quatuors. Ils parurent chez Artaria un an après sa mort, dans un ordre différent, et plus tard chez Breitkopf. L’Urtext que propose Bärenreiter est dû au pianiste italien Leonardo Miucci, un travail centré, comme celui de Clive Brown, sur les pratiques d’interprétation de l’époque qui permettent d’expliquer et de corriger certaines erreurs des premières éditions.

Pianos londoniens et instruments viennois

La Fantaisie pour piano, chœur et orchestre, op. 80, était très populaire au 19e siècle, ce que confirme le nombre de réimpressions qu’elle a connues. Toutes partent des mêmes sources, les deux éditions d’origine négociées par Beethoven avec Breitkopf pour l’Allemagne et avec Clementi pour l’Angleterre. Il semble que la seconde corresponde à un état légèrement antérieur qui a été modifié au fil des réimpressions en fonction de l’édition allemande. Si Beethoven a super­vi­sé cette dernière, il est très probable qu’il n’a pas vérifié les épreuves de la première, ce qui en réduit la valeur ; les différences les plus marquantes tiennent à la tessiture des pianos londoniens, plus étroite que celle des instruments viennois, et à une intervention des timbales supprimée par Beethoven dans l’édition allemande. Carus en publie un nouvel Urtext dû à Ulrich Leisinger, peut-être plus précis par endroits que les éditions un peu anciennes de Henle et Breitkopf, mais qui a surtout l’avantage de proposer une lecture des sources conforme à l’approche musicologique actuelle.
Il y a quelques mois, le catalogue Bärenreiter s’était enrichi d’une nouvelle édition des Variations Diabelli (LM 534). Voici à présent réunies dans un même volume les 33 variations de Beethoven et l’ensemble des variations commandées par Diabelli à cinquante compositeurs en vogue à Vienne, notamment Liszt (à l’âge de 11 ans), Schubert, Mozart (fils), Kalkbrenner ou Czerny : cinquante miniatures qui prennent les formes les plus diverses, canon, fugue, ländler, nocturne ou pièces de virtuosité… d’intérêt inégal, cela va de soi, mais une curiosité à ne pas rater.

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