Une manifestation pour la culture

Mathilde Blayo 15/12/2020

A l’appel des organisations syndicales et patronales du milieu de la culture, des milliers de personnes ont manifesté aujourd’hui en France pour protester contre la fermeture des lieux de culture. A Paris, elles se sont réunies sur la place de la Bastille, au pied des marches de l’Opéra de Paris. Reportage.

Artistes plasticiens, musiciens, marionnettistes, acteurs, auteurs... la diversité de ce monde de la culture s’affirme et se défend en ce 15 décembre, jour où les salles de spectacle auraient pu rouvrir. « De l’air pour la culture » crie-t-on sur les marche de l’Opéra de Paris. Les centaines de pancartes disent l’injustice ressentie par les professionnels du secteur : « On exige la réouverture de nos lieux de cult(ur)e » ; « La culture nourriture essentielle » .

Dans les mots des manifestants, l’incohérence et l’indignation ressortent face à des décisions politiques qui permettent l’ouverture de tous les commerces, mais pas des lieux de spectacle. « Pourquoi les lieux de culte peuvent ouvrir et pas les salles de concert ? C’est profondément injuste, s’indigne la violoncelliste Marion Oudin. Cette notion « d’essentiel » est insupportable : les magasins de décoration ne sont pas essentiels, les lieux de cultes ne sont pas essentiels, rien est essentiel ! Les intermittents vont crever, au 1 septembre, 70% seront au RSA. Et pourtant nous, nous voulons bosser, nous ne voulons pas être un poids pour la société. » La colère et l’incompréhension de Marion Oudin se retrouve chez Clément Sapin, directeur du festival Debussy qui rappelle que toutes les structures culturelles « ont fait l’effort de s’adapter aux protocoles sanitaires. »

Soutiens politiques

Sur la place qui se remplit, il n’y a pas que des artistes. Juliette ne travaille pas dans le secteur mais elle est venue dénoncer des décisions « aberrantes. Pourquoi laisser les gens faire des achats en magasins et les empêcher de dépenser leur argent dans les cinémas, les théâtres ? » De nombreuses écharpes tricolores se mêlent aussi à la foule. Des élus sont au rendez-vous, notamment Carine Rolland, adjointe à la culture à la mairie de Paris. David Assouline, sénateur du Parti socialiste et vice-président de la Commission de la culture, assène « il faut de la cohérence pour que les choses soient justes. On peut considérer que la situation sanitaire est telle que tout les services essentiels, dont fait partie la culture, doivent être fermés. Mais à partir du moment où on laisse les foules se déverser dans les supermarchés, s’entasser dans les transports en commun, mais qu’on ferme les théâtre malgré leurs protocoles sanitaires stricts, c’est vraiment que l’on considère la culture comme la dernière roue du carrosse. » Eric Coquerel, député de la France insoumise, se dit « sidéré par ce que le gouvernement fait aux arts et à la culture. »

La messe dansante

Dans un camion ouvert, une scène éphémère permet à quelques musiciens de jouer les airs de résistance, de l’Internationale à Bella Ciao. Sur scène quelques personnalités défilent. Charles Berling, artiste du théâtre, du cinéma et la musique rappelle au micro « chaque jour des compagnies sont en train de mourir. Nous réclamons la liberté culturelle et nous voulons, dès cette semaine, désobéir. Nous jouerons dans les écoles et les églises ». L’artiste est applaudit par la foule et par Vincent, violoncelliste, qui abonde pour une désobéissance des arts : « nous avons l’habitude d’être traités comme la dernière roue du carrosse. Mais il est temps qu’on se réveille. »

Sur le boulevard envahi de manifestants, hommes et femmes renouent avec la musique vivante. Au milieu d’une foule masquée et dansante, des musiciens au tuba, trompettes et percussions rappellent à la rue le sens des arts. « Qu’est-ce que ça fait du bien » entend-on dans cette masse qui bouge en rythme sous une pancarte qui résume tout : « On croit en la culture, laisser nous communier. »

Conservatoires

Sur les marches de l’Opéra, une nouvelle banderole est apparue : « Conservatoire en danger ». Les conservatoires apprenaient la semaine dernière qu’ils ne pourraient pas rouvrir au 15 décembre. Roselyne Bachelot, le rappelait encore publiquement il y a trois jours. Mais l’autorisation ayant été donné au secteur sportif de reprendre les activités pour les élèves mineurs, le gouvernement a changé sa position hier. Par le tweet d’un député, le monde de l’enseignement musical a découvert que, le lendemain, ils pourraient rouvrir leurs portes à tous les élèves mineurs. Le décret autorisant cette réouverture est lui paru à 5h ce matin, « pour une ouverture de l’établissement à 9 heures. Qu’est-ce que c’est que cette cacophonie ? On nous dit ’’démerdez-vous’’. Mais il y en a marre, on n’est pas des chiens » s’insurge Marion Oudin pour qui les errements du gouvernement démontre une « méconnaissance totale de nos métiers. » Karine Huet, secrétaire adjointe du SNAM-CGT considère également que « ceux qui s’occupent de nous aujourd’hui ne nous connaissent pas, et les décisions ne se prennent pas au ministère de la Culture. Il manque énormément d’éléments dans ce décret qui laisse plein d’inconnues alors que le couvre-feu commence ce soir. Le ministère de la Culture fait des efforts, nous répond, mais je pense qu’ils ont les mains liées. »

« On me ramènera en arrière-scène »

Parmi les jeunes têtes apparaissant derrière la banderole des conservatoires, Agathe et Fanny, étudiantes en art dramatique sont inquiètes car, majeures, elles ne sont pas autorisées à retourner en cours. « Nous connaissons bien la précarité étudiante et nous allons bientôt connaître la précarité du secteur culturel », évoque Agathe. Pour Fanny, « c’est un choix politique qui est fait. Les endroits ouverts sont les lieux où on tolère les contaminations. Ce qui m’énerve c’est de savoir que je vais évoluer dans une société où on me mettra en avant politiquement quand ça les arrangera : pour les attentats, on nous vantera, on se réclamera être le pays des lumières. Mais le reste du temps on me ramènera en arrière-scène. C’est le choix politique d’une société où on consomme, où on se gave chez soi et on se tait. »

La sidération, la colère alimentée par un sentiment d’injustice, et la joie aussi de se retrouver ensemble dominent dans cette manifestation singulière car issue d’un appel commun des syndicats et des organisations patronales du secteur. Des démarches communes sont engagées pour un référé au Conseil d’état, demandant la réouverture des salles. Des discussions avec le ministère de la Culture devraient encore avoir lieux dans les deux semaines à venir pour négocier une réouverture des salles au plus tôt.

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