L’appétence de l’élite chinoise pour la musique

Mathilde Blayo 11/01/2021

Professeur à l’Institut catholique de Paris, Emmanuel Lincot est l’auteur de Chine, une nouvelle puissance culturelle ? (MkF éditions). Il nous livre son analyse des enjeux politiques et géopolitiques de l’essor que connaît la musique classique en Chine.

Comment expliquer l’essor de la musique classique occidentale, considérée comme élitiste, dans ce pays de culture communiste ?

Depuis plus de quarante ans, la Chine est devenue une hybridité tout à fait déconcertante pour nos catégories de pensée politique. C’est un pays qui a longtemps été marqué par la violence de la Révolution culturelle. Avec le rejet de tout ce qui était associé à l’occident, de nombreux pianos à queue ont été détruits. Plusieurs musiciens de renom sont issus de cette génération née dans les années 1950 et profondément marquée par cette période traumatisante, notamment la compositrice et pianiste Chen Yi ou encore Chen Qigang qui vit en France aujourd’hui et qui a été le dernier élève d’Olivier Messiaen. Ils étaient adolescents au début de la Révolution culturelle et ont vécu un enfer. Au milieu des années 1980, Deng Xiaoping, opère un virage à 180 degrés en ouvrant, de manière relative, la Chine au monde occidental et, notamment, à sa musique. Dès le 19e siècle et l’ouverture du pays à la modernité, il y a eu une appétence spontanée de l’élite chinoise pour la musique occidentale.

Mais il y a aussi très clairement une volonté politique, depuis les années 1980, de rattraper le retard du pays aussi dans la musique, de répondre aux défis occidentaux en montrant qu’ils peuvent faire aussi bien, et même mieux, en matière culturelle. Il y a aussi une nécessité pour la Chine de se créer des industries culturelles pour répondre à un besoin, à une demande de consommation culturelle, sans être dépendante de l’étranger. La Chine reste un marché très fermé dans ce domaine aussi. Le gouvernement veut éviter une contagion idéologique et pour cela il doit créer un marché qui se suffit à lui même. Alors pour la culture comme pour le reste, le régime est parfaitement cohérent avec ses choix et planifie son développement culturel sur le long terme, comme il planifierait sa production de betteraves. Il crée des salles, des orchestres, et forme à tour de bras de jeunes professionnels.

Certains répertoires sont-ils plus favorisés que d’autres ?

Le pays n’ouvre pas sa porte à n’importe quel répertoire : la musique romantique est largement favorisée car elle correspond à la volonté politique d’exalter le nationalisme. Dans cette optique, la Chine semble faire rejouer les affects et le pathos que l’Europe a pu connaître au 19e siècle. La musique russe est ainsi particulièrement mise en avant, ce qui n’est pas sans lien avec la relation stratégique des deux puissances. Ce choix de répertoire se fait au détriment de certaines musiques, notamment la musique baroque qui, dans la grille d’interprétation marxiste-léniniste, est associée à l’ancien régime, à la féodalité.

Qu’en est-il de la musique traditionnelle chinoise ?

Le régime met aussi à l’honneur une musique traditionnelle chinoise. Il y a peut-être moins de moyens investis, mais il y a une volonté de renouer avec un répertoire national. Il y a aussi une  tendance a mêler ce genre au répertoire classique occidental, ce qui avait déjà été fait dans la Chine des années 1930.

Quelle promotion de cette musique est faite auprès des jeunes ?

Le public de la musique classique en Chine est très jeune. L’état parti se donne aussi des moyens considérables pour former des jeunes musiciens, notamment avec des bourses. Avec l’héritage néo-confucéen et communiste, les gens sont poussés au maximum de leurs possibilités techniques et psychiques. Proportionnellement, l’État français consacre des moyens plus importants pour le financement de l’opéra Garnier, que le régime chinois pour l’opéra de Pékin. L’État chinois, qui est hybride, associe la tradition régalienne communiste à la tradition anglo-saxonne du mécénat : il y a ainsi beaucoup de mécènes qui financent des prix d’excellence. Dans cette société où la course au diplôme est pathologique, les familles se saignent aux quatre veines pour que leurs enfants arrivent dans des écoles reconnues. Évidemment ils n’ont quasiment pas de problèmes de discipline, de décrochage et ce n’est pas seulement lié à l’exercice d’une terreur. La société n’est pas seulement tenue par l’État parti mais les gens se tiennent d’eux mêmes.

Comment expliquer une telle abnégation face à des études de musique très difficiles ?

La tradition aujourd’hui en Chine légitime le respect sacro-saint de l’autorité, quelle qu’elle soit. Ce qui explique cette abnégation, c’est la peur de l’avenir. La Chine est une des sociétés les plus anxiogènes du monde. Les gens ont peur car le régime est incertain dans ses agissements, l’avenir économique n’est pas rose quoi qu’en disent le régime et la presse occidentale. On parle de reprise de la croissance : mais pour qui ? Les millionnaires comme les milliardaires chinois sont pour la plupart des jeunes entre 30 et 45 ans, mais ne représentent qu’une petite fraction de la société. L’écrasante majorité de la population vit avec moins de 50 dollars par mois. Ces gens ne consomment pas de musique occidentale. Il faut relativiser cette idée d’El dorado de la musique classique, qui, en réalité, échappe à la majorité des Chinois. Ce qui motive tous ces jeunes pianistes, c’est la peur de l’avenir, qui n’est pas radieux dans leur pays où il n’y a pas d’assurance chômage, pas de sécurité sociale. Le seul enfant qu’un couple a, c’est leur assurance vie, leur assurance santé, il doit réussir socialement, professionnellement. Ceci crée un sentiment d’anxiété générale, dans tous les domaines. Ils sont poussés au maximum de leurs possibilités car c’est une société qui n’a plus d’ancrage. Dans cet essor de la musique classique, je vois un indice de dynamisme mais aussi le fait révélateur d’une très grande anxiété.
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