Conservatoire : des incohérences en série

Mathilde Blayo 18/12/2020

La vie des établissements d’enseignement artistique aura connu de nombreux rebondissements ces deux dernières semaines. D’abord le maintien d’une fermeture, puis l’autorisation d’une réouverture pour le jour même et, depuis, quelques autres cafouillages, ont fini de mettre en colère le secteur.

La réouverture des conservatoires pour tous les élèves au 15 décembre était corrélée aux objectifs sanitaires fixés par le président : moins de 5 000 nouveaux cas par jour et maximum 3 000 personnes en réanimation. L’objectif n’ayant pas été atteint, Jean Castex annonçait jeudi 10 novembre que salles de spectacles et cinémas ne rouvriraient pas avant début janvier. Les conservatoires n’ont pas tout de suite été cités mais étaient bien concernés par ce report, comme l’a confirmé la ministre de la Culture le lendemain sur BFM.

Mais l’annonce ne passe pas dans le monde de l’enseignement artistique qui voit les magasins bondés quand les cours individuels en présentiel sont proscrits. Goutte d’eau supplémentaire : le ministère des sports annonce le 11 novembre que la pratique sportive pour les mineurs pourra reprendre au 15 décembre en intérieur, dans les gymnases et les piscines.

Décret surprise

Lundi 14 au soir, surprise. Sur twitter, un député mentionne la possibilité pour les conservatoires de finalement pouvoir rouvrir le lendemain. A 19h30, le ministère de la Culture tweete : « Dès demain, mardi 15 décembre, l’ensemble des #conservatoires et lieux d’enseignement artistique pourront de nouveau accueillir leurs élèves pour la reprise des activités dans le respect des protocoles sanitaires applicables. » Aucun décret ni annonce publique officielle n’a encore été faite à ce moment là. Le décret est finalement publié le 15 décembre à 5h45, permettant une ouverture pour tous les mineurs hors pratique lyrique, le jour même. Le directeur d’un conservatoire parisien, qui souhaite témoigner anonymement, explique sa consternation : « Après les annonces du Premier ministre et de la ministre de la Culture, nous nous étions dit que nous ne reprendrions qu’en janvier. Les parents ont été prévenus, l’enseignement à distance relancé. J’ai été consterné de voir ce tweet le lundi 14. Le lendemain nous étions en réunion de crise avec la ville qui nous confirmait que nous allions reprendre. Bien sûr que nous sommes heureux de retrouver nos élèves, mais on ne peut pas faire cela du jour au lendemain ! »

Le choix des collectivités

Il a ensuite fallu, pour tous les conservatoires qui ont rouvert, rappeler les familles, faire des aménagements de dernière minute pour respecter le couvre-feu, ceci à la discrétion de chaque collectivité ou établissement puisque rien, dans le décret, n’indiquait la marche à suivre en la matière. « Entre le 15 au matin et l’ouverture réelle le 16, nous avons changé six fois les plans, rapporte le directeur du conservatoire parisien. C’était un retour brutal et c’est pour moi une erreur de ne pas nous avoir fait reprendre au 4 janvier, ce qui nous aurait permis d’avoir les moyens de s’organiser. Il y a eu un vrai mouvement de révolte des professeurs dans certains établissements, car ils ont été malmenés, pas respectés. La ville aurait pu faire tampon et garder les établissements fermés. » D’autres municipalités ont fait le choix de ne pas rouvrir les conservatoires à tous leurs élèves, d’autant que les vacances commencent ce week-end. Face à la complexité d’une ouverture non préparée pour seulement quelques jours de cours, sur les réseaux sociaux des enseignants se disent satisfaits de ne pas avoir eu à reprendre dans la précipitation.

« des activités pendant les fêtes »

D’autant que le décret du 15 décembre permettant la réouverture des conservatoires est suivi, le même jour, d’une déclaration du Premier ministre autorisant les enfants à manquer les cours jeudi 17 et vendredi 18 décembre. « Les parents ne comprenaient plus rien quand on leur a dit que leurs enfants pouvaient finalement revenir au conservatoire ! Évidemment, certains avaient déjà choisi de partir plus tôt en vacances ou de ne pas emmener leurs enfants à l’école », rapporte le directeur du conservatoire parisien qui tient malgré tout à témoigner des « moments intenses de retrouvailles avec les élèves cette semaine. Il y avait beaucoup de joie et d’émotions, même si peu sont revenus. »
Coup de grâce le jeudi 17 décembre. La ministre de la Culture était interviewée sur France Inter et a notamment mentionné les conservatoires ; une allocution qui a (encore) fait bondir le secteur. « On a rouvert les écoles et les conservatoires avant-hier pour que les enfants puissent avoir des activités pendant les fêtes », a-t-elle dit. Sur les réseaux sociaux, la colère des enseignants est lisible. Olivier Peyrebrune, professeur au conservatoire de Caen l’exprime dans un texte sur le groupe Facebook « Enseignement artistique à distance » : « Vous entendre ce matin dire que : « vous faites des choses. Les conservatoires rouvrent pour que les enfants puissent avoir des ACTIVITÉS PENDANT LES VACANCES !!! » c’est quand même le pompon !!! Nous sommes OUVERTS ET NOUS TRAVAILLONS À PLEIN !!! Nous allons travailler pendant les vacances (pas en présentiel de cours mais nous allons travailler !!!) et nous allons aussi nous reposer et profiter un peu de la trêve de fin d’année comme tout le monde. Nous l’avons mérité ! Vos propos irréfléchis (je sais bien que vous n’êtes pas une ennemie de la culture mais tout de même !) vont pouvoir amener de l’eau au moulin de tous ces petits politiques incultes et haineux dans certaines collectivités locales qui veulent casser du prof de musique. » 

Pour le directeur du conservatoire parisien, cette réflexion de la ministre témoigne d’une « méconnaissance totale de notre métier. » Le sentiment de ne pas être considérés et reconnus dans leur travail et leur mission dominait parmi les enseignants présents à la manifestation du 15 décembre à la Bastille, pour défendre la culture dans la crise. 

 

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