Éloge du présent-ciel

Samuel Aznar 22/12/2020
Dans la lignée des lettres de musiciens confinés, Samuel Aznar, pianiste, critique musical et animateur de l’émission Les Nouveaux Talents Classiques sur Accent 4, nous parle de cette fin d’année particulière et de ses espoirs pour 2021.

Deux mille vingt s’achevait dans le silence. Début décembre, de nouvelles préconisations ministérielles avaient encore retardé le redéconfinement des corps et des âmes, et les salles de concerts, comme la mine des passants, demeuraientsombres. Dans la grisaille de Strasbourg passaient à toute allure des livreurs-cyclistes mélomanes ; une musique puissante, obsédante, frénétique, les suivait à la trace, et laissait derrière eux un sillage fait de pulsions rythmiques déformées par la vitesse. Cloîtrés chez eux, d’autres mélomanes hydro-alcooliques se laissaient dériver depuis leur canapé au gré des courants algorythmiques du web, à la recherche de ces îlots de musique qui nous rappellent que la terre ferme existe, quelque part. Les enluminures du marché de Noël, sous la lumière pailletée du divin conifère, accaparaient l’horizon des mornes confinés, tandis que bien cachés autour de la place Gutenberg, des haut-parleurs déversaient leurs psaumes trop sucrés…

Depuis des mois que le rideau était tombé sur la scène, les musiciens s’impatientaient en coulisse. Depuis des mois, ils avaientredoublé d’inventivité pour affirmer, encore et toujours, la beauté et la nécessité de leur art. Bon nombre d’entre eux, même parmi les plus prestigieux, avaient jugé bon de se convertir pour cela aux outils offerts par la technologie : les uns pour maintenir un lien avec leur public, les autres pour pouvoir simplement donner leurs cours ; tous, enfin, pour continuer à exister malgré les connexions médiocres, le temps de latence, les bugs inexpliqués, la frustration. Chacune de leurs bouteilles lancées dans l’océan du tout virtuel portait en elle l’espoir d’un retour au réel et d’une reconnaissance quelconque : celle d’un ami, d’un spectateur, d’un élève, d’un collègue, d’un directeur, ou d’un premier ministre.

Mais dans la grisaille de décembre, beaucoup se sentirent vaguement méprisés à l’annonce des nouvelles préconisations ministérielles. Pourquoi donc, se disaient-ils, autoriser l’entassement des clients dans ces magasins de prêt-à-porter plutôt que dans ces salles de spectacle prêtes-à-jouer qui avaient pourtant donné les preuves de leur adaptabilité à toute épreuve ? Comment pouvait-on venir leur expliquer très posément qu’il y avait plus de risques à s’asseoir seul sur un siège moelleux du vingtième rang que de devoir rester debout dans un tram ?

L’absurdité de la situation sautait aux yeux et l’éternelle rengaine économico-hygiéniste agitait leur mécontentement. Par dépit, certains s’injectèrent le vaccin de l’humour : pour danser sur la Valse des Annulations, on imagina que l’Opéra du Rhin donnerait un jour une Iphigénie en Covid, que l’Orchestre Philharmonique de Strasbourg s’attaquerait à un arrangement des Visios fugitives de Prokofiev, et que des pianistes très à cheval sur l’énorme sagittaire joueraient une Étude pour piano et Gel désinfectant…

Mais cela devenait lassant, à force, d’être sans cesse relégués aux strapontins du poulailler…Alors, pour garder espoir en des lendemains qui chantent et qui jouent, il se souvinrent de leurs toutes premières émotions musicales et de la toute première fois qu’ils montèrent surscène avec fierté. Ils se répétèrent en douce, comme une basse obstinée, ces mots de la pianiste sud-coréenne H.J. LIM : « Je salue le public. Les applaudissements s’estompent. Le piano attend. Je m’assois. Et alors, il y a la musique. Et tout advient. La musique, c’est eux, c’est moi, c’est vous, c’est nous qui cherchons le silence […] Ce qui fut blessé, la tristesse dans les poumons gorgés de peine, tout s’efface. J’entre dans le monde par l’intérieur, et je suis libre. Libre ».

Même le plaisir d’entendre tousser le public leur manquait…
Alors quand vint ce jour béni où le sacro-saint principe de précaution décida enfin de relever le saint-suaire qu’il avait jeté sur les salles de concerts, les musiciens crurent d’abord à un miracle. On ne les avait plus habitués à de telles prises de risque. Alors ils fermèrent leurs applis, coupèrent leurs écrans, rangèrent leurs caméras, et saisirent d’une main ferme leurs instruments, fidèles compagnons d’infortune. Puis ils sortirent de chez eux et levèrent les yeux dans la lumière du jour.
Le présent-ciel était radieux.

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