En Turquie, la musique entre Orient et Occident

Antoine Pecqueur 22/12/2020
Après l’inauguration de la salle symphonique d’Ankara, un nouvel Opéra est en construction à Istanbul. Un développement de la musique classique qui obéit à des raisons économiques, liées au tourisme, mais aussi idéologiques, avec la recherche d’un compromis très politique entre répertoires européens et turcs.
Voitures officielles arrivant sur les chapeaux de roue, militaires portant ostensiblement leurs armes en bandoulière, survol par les hélicoptères de la police… l’ouverture de la nouvelle salle de concert d’Ankara, le 3 décembre, se fait sous haute protection. Et pour cause : c’est Recep Tayyip Erdogan qui l’inaugure en personne. Le président turc a tenu à maintenir cette ouverture alors que le nombre de cas de contaminations au Covid-19 est en hausse fulgurante en Turquie ; les bars sont fermés, les restaurants ne peuvent proposer que de la vente à emporter et le couvre-feu commence chaque soir à 21 h. Le week-end, la population n’est pas autorisée à sortir. Le concert se déroule donc devant un auditoire volontairement restreint, d’environ 300 personnes, qui ont toutes été testées la veille par les équipes médicales de la présidence. Dans son discours inaugural, quelques minutes avant le début du concert, Recep Tayyip Erdogan l’affirme d’emblée : « Nous avons tenu à maintenir cette ouverture en pleine pandémie pour montrer justement l’importance de la culture dans la crise sanitaire. L’orchestre a attendu trop longtemps cette salle, qui sera maintenant le symbole d’Ankara. »

Un chantier de 30 ans

Il est peu de le dire : le concours d’architecture a eu lieu eu en 1992. Il aura donc fallu attendre presque trente ans et de nombreux arrêts du chantier pour que le bâtiment voit le jour. Sa façade géométrique, au geste contemporain dans les années 1990 mais aujourd’hui un peu daté, se veut un repère au cœur de la capitale turque, entre le palais de justice et la gare. Le but est de créer un nouveau quartier culturel, avec à côté le centre privé d’art contemporain « Ca’modern ». L’ancienne salle de concert est elle aussi située à quelques centaines de mètres du nouvel auditorium : « Le bâtiment était devenu trop petit, avec une capacité de 600 places. Les billets se vendaient en quelques minutes, on refusait toujours du monde », nous explique Cemi’i Can Deliorman, le directeur musical de l’Orchestre symphonique présidentiel d’Ankara. La clarinettiste co-soliste de l’orchestre, Selin Gürol, qui a étudié au conservatoire de Nice dans la classe de Michel Lethiec, s’exclame : « Avec cette salle, c’est un nouvel orchestre qui naît, nous pouvons enfin nous comparer aux autres formations européennes. C’est la première salle symphonique contemporaine de ce type en Turquie ! »

Acoustique généreuse

La salle de concert compte 2 023 places. Un nombre de sièges qui n’a rien d’anodin, anticipant le centenaire de la république turque, née en 1923. Ses volumes organiques, qui font la part belle au bois, offrent une acoustique généreuse et transparente. « Sur scène, nous arrivons à très bien entendre notre propre voix et celles de nos collègues », nous dit la tromboniste Kumsal Germen, même si elle s’avoue quelque peu gênée par les dispositifs liés à la crise sanitaire : distanciation et Plexiglas sont de rigueur. Sans compter qu’il est difficile de tester une acoustique devant un public aussi restreint… L’Orchestre va donc maintenant devoir s’adapter à cet outil et travailler l’équilibre, notamment entre vents et cordes. Mais l’enthousiasme est perceptible chez les musiciens.

« Fascisme culturel »

Le programme de la soirée d’inauguration se voulait un mélange entre musique classique occidentale et œuvres turques. Par exemple, d’un côté, un concerto de Mozart, de l’autre une pièce de Ulvi Cemal Erkin, inspirée par la musique traditionnelle avec d’importantes parties de percussions. Un dosage qui est hautement politique. Les pianistes jumelles Guher et Suher Pekinel nous rappellent qu’« Atatürk a été très influencé par l’Europe occidentale en créant la République turque il y a un siècle. Il a fait venir la musique classique en Turquie ! » Orchestres et conservatoires ont été créés dans la foulée… Mais Recep Tayyip Erdogan entend davantage regarder vers l’Orient. Dans son discours inaugural, le président n’hésite pas à parler « d’un fascisme culturel qui a mis pendant longtemps à l’écart la musique du peuple jugée réactionnaire. » Le message est clair : les formations doivent donc accorder davantage de place aux œuvres traditionnelles, sans pour autant interdire la musique occidentale. Erdogan veut donner des gages à son électorat de l’est du pays, traditionnellement plus conservateur, alors que l’ouest est plus progressiste, en grande partie kémaliste et laïque. Son parti, l’AKP, a d’ailleurs récemment perdu les élections municipales à Istanbul et Ankara.

Préférence nationale

Le nationalisme politique se retrouve aussi à un autre niveau dans le domaine musical : les orchestres d’État, comme l’Orchestre symphonique présidentiel d’Ankara, ne peuvent recruter que des musiciens turcs. Un dispositif de préférence nationale qui fait débat. Pour le chef Cemi’i Can Deliorman, « il faut le changer. Cela doit être une prochaine étape dans le développement de la musique classique en Turquie. Car les musiciens n’ont pas de nationalité. » Mais une violoniste de l’Orchestre observe que « des dizaines de candidats se sont présentés lors des derniers concours d’orchestre en Turquie. Il faut pouvoir donner du travail aux musiciens turcs, qui sont en pleine éclosion ». Les orchestres privés, financés par des entreprises (comme l’Orchestre Borusan), peuvent employer des musiciens étrangers. Mais les salaires n’ont rien à voir : dans un orchestre d’état, un musicien gagne environ 10 000 lires turques (environ 1 050 euros), alors que dans un autre orchestre privé, les salaires dépassent rarement les 2 500 lires (environ 260 euros).

Culture et tourisme

Après la salle de concert d’Ankara, un nouvel Opéra doit ouvrir ses portes dans les prochains mois à Istanbul. Il s’agit de la transformation de l’ancien centre culturel Atatürk, situé sur la mythique place Taksim, celle-là même où se sont déroulées les manifestations monstres de 2013 contre le pouvoir. Tout un symbole… Si l’État turc, conservateur sur le plan sociétal mais libéral en matière économique, investit aujourd’hui dans la construction d’équipements culturels (la salle d’Ankara aura coûté 83 millions d’euros), c’est en espérant aussi un retour sur investissement. L’un des moteurs économiques du pays est le tourisme, durement affecté par la crise sanitaire. Le même ministère réunit en Turquie la culture et le tourisme. La veille du concert, le ministre Mehmet Nuri Ersoy, qui dirige en outre une importante agence touristique, nous le dit sans détour : « La diversité culturelle est importante pour le développement du pays. Si on est fort culturellement, cela nous donne un avantage en matière touristique ». Le but est de développer en Turquie un tourisme plus haut de gamme, qui ne se limite pas aux plages des côtes de la mer Égée.

Une pédagogie à développer

Reste un enjeu majeur, celui de l’éducation musicale. Les conservatoires manquent aujourd’hui de moyens. « Si l’on veut devenir professionnel, il faut impérativement partir à l’étranger. Quitte ensuite à revenir en Turquie pour faire carrière », nous explique Kumsal Germen. La tromboniste a ainsi étudié à la Musikhochschule Hans Eissler de Berlin. Pour tenter de changer la situation, les pianistes Guher et Suher Pekinel, qui partagent leurs vies entre Zürich et Istanbul, entendent s’attaquer à tous les fronts : « Il faut développer l’accès de la musique dès le plus jeune âge. Nous mettons en place des cours en Turquie s’inspirant de la méthode Orff, qui a déjà fait ses preuves dans un grand nombre de pays. Mais à l’autre extrémité, il est important d’accueillir des musiciens étrangers pour des master-classes à destination des futurs professionnels. » Là aussi, la réglementation actuelle impose une taxation très élevée dès qu’une structure emploie des étrangers ; un frein à l’essor culturel du pays.
Dans une société turque aujourd’hui très fragmentée, les musiciens ont choisi leur camp : ils sont très majoritairement kémalistes, défendant la laïcité face au modèle islamique conservateur promu par Erdogan. Le pianiste Fazil Say avait même été condamné pour certaines de ses déclarations (1). Alors que le Covid-19 entraîne une crise économique inévitable, les artistes rêvent toujours d’une adhésion de leur pays à l’Union européenne. Mais les discussions sont au point mort, d’autant plus dans le climat actuel de tension entre Erdogan et l’Occident (2). À la fin du concert d’inauguration, des musiciens regrettent le peu de mobilisation de la population. « Nous devrions être dans la rue, comme vous l’êtes en France contre la loi de sécurité globale », nous dit l’un d’entre eux….

(1) En 2013, Fazil Say avait été condamné à dix mois de prison avec sursis pour « insulte aux valeurs religieuses ». La cour d’appel avait annulé cette condamnation en 2015.

(2) À la suite de l’affaire Samuel Paty et des déclarations d’Emmanuel Macron sur le séparatisme islamiste, Recep Tayyip Erdogan avait mis en doute « la santé mentale » du président français. L’Élysée avait dénoncé des propos « inacceptables ». 

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