« Le CNM est renforcé »

Plan de relance, taxe sur la billetterie, complémentarité avec le ministère de la Culture… Jean-Philippe Thiellay, président du Centre national de la musique (CNM), fait un premier bilan de l’action de cette institution un an après son lancement.

Créé il y a un an, le Centre national de la musique (CNM) a vécu son baptême du feu avec la crise sanitaire. Le Covid aura conféré un rôle crucial à cette structure, voulue comme l’équivalent pour la musique du CNC pour le monde du cinéma. Reste encore des interrrogations sur son fonctionnement, avec la cohabitation en son sein d’esthétiques et d’écosystèmes très divers, avec les musiques actuelles d’une part et la musique classique de l’autre, sans oublier sa complémentarité délicate avec le ministère de la Culture, qui perd certaines de ses préogatives. Entretien avec son président, Jean-Philippe Thiellay, qui nous décrypte le budget 2021 du Centre.

Le budget 2021 du CNM devait être, à l’origine, de 46 millions d’euros. Il sera finalement de 201,5 millions, soit une hausse de 376 % par rapport à ce qui était prévu. Le CNM sort donc consolidé de cette crise…

Jean-Philippe Thiellay: Il me parait difficile de conclure à un renforcement structurel de notre établissement alors même que nous sommes dans une phase de sauvegarde et de relance. Nous ne prendrons vraiment notre régime de croisière qu’en 2022 - 2023. D’un point de vue budgétaire aussi, l’année est extraordinaire. Il faut distinguer le plan de relance des dispositifs de droit commun. En régime de croisière, les dotations de l’État continueront d’augmenter jusqu’à 20 millions d’euros en 2022, en plus du plan de relance. En 2023 nous reviendrons sur la feuille de route habituelle avec le produit de la taxe sur la billetterie (1), les contributions des organismes de gestion collective et les subventions de l’État.
Pour autant, il est vrai que le CNM est, je crois, renforcé dans son positionnement comme maison commune de la musique. Tout le travail de concertation que nous conduisons nous permet d’écouter, de confronter des analyses pour apporter des solutions avec l’ensemble de la filière. Reste que l’établissement est toujours en construction. Nous avons fusionné le 1er novembre avec les quatre autres structures (Fonds pour la création musicale, Bureau Export, Irma et Calif). Nous ne sommes toujours pas installés dans nos locaux et il y a des salariés que je n’ai pas vus depuis plusieurs mois. La situation n’est pas facile.

 

Le plan de sauvegarde prévoit 115 millions d’euros pour l’année prochaine. Comment va-t-il se partager entre les musiques actuelles et la musique classique ?

J-P T : Il faut raisonner par rapport à l’ensemble des moyens d’intervention dont nous disposerons en 2021, soit plus de 180 millions d’euros, dont 170 millions d’euros de plan de relance, qui doivent bénéficier à l’ensemble de la filière, à la fois pour sauvegarder les entreprises du secteur et pour relancer l’activité, dans les domaines du spectacle vivant et de la musique enregistrée. Bien entendu, la musique classique et contemporaine pourra bénéficier d’aides dans ces deux domaines. Les commissions d’aides sélectives ont été élargies à des professionnels du classique. Notamment pour des projets d’enregistrements, pour les aides à l’export, pour des résidences et des commandes, le CNM est aussi là pour eux.

Le secteur de la musique classique semble aujourd’hui tiraillé entre les différentes aides possibles. Comme un « enfant de parents divorcés » entre le ministère de la Culture et le CNM…

J-P T : Ce qui m’importe c’est qu’il n’y ait pas d’enfants abandonnés ! Il faut d’abord rappeler que, au-delà de ces mécanismes d’aides, le CNM est une maison commune, y compris pour le classique, qu’il soit subventionné ou pas, quels que soient les statuts des structures. Dans le cadre du plan de sauvegarde et de relance, comme en toute matière, nous sommes un opérateur de l’État, qui agit conformément aux décisions du conseil d’administration. Je voudrais insister sur la complémentarité entre le CNM et le ministère de la Culture. L’État nous confie des crédits car il estime que le CNM est, du fait des spécificités d’un établissement public, plus agile et mieux armé notamment pour la concertation permanente. Nous sommes là !

Cette crise n’est-elle pas l’occasion de repenser le système de contribution ? Le secteur de la musique classique pourrait-il être amené à payer la taxe sur les spectacles ?

J-P T : J’aborde cette question avec une grande prudence : la taxe est une vraie ligne de démarcation. Il faudra se demander si la musique classique est plus forte avec cette séparation, qui peut protéger, ou sans, car elle peut aussi empêcher d’avancer. Il faudra étudier les avantages et les inconvénients de cette taxe pour le classique. Quel sera l’effet de cette taxe de 3,5 % sur des modèles économiques fragiles ? Quel pourrait-être l’avantage en termes de solidarité ? Le produit de la taxe est redistribué à hauteur de 66 % en droit de tirage : celui qui s’acquitte de la taxe la récupère plus tard, ce qui lui permet de s’assurer une trésorerie, pour produire les spectacles suivants. Un tiers du produit de la taxe peut être redistribué dans un mécanisme solidaire pour l’ensemble de la filière, dans les commissions d’aides sélectives. Il y a là beaucoup de questions qui n’ont jamais été traitées. Je pense que l’année 2021 sera le bon moment pour se les poser. Il y a d’ailleurs de nombreux acteurs du secteur qui expriment leur volonté d’ouvrir ce dossier, notamment les festivals. Le CNM est évidemment à disposition pour y réfléchir en toute transparence.

19 millions d’euros d’aide sont dédiés par le CNM à l’industrie phonographique qui, pourtant, ne paie pas la taxe sur les billets. De même l’édition musicale bénéficie d’une aide de 7 millions d’euros. Comment l’expliquez-vous ?

J-P T : L’intervention du CNM pendant la crise est complètement déconnectée du champ d’application de la taxe puisqu’il n’y en a plus ! Cette aide répond au fait que 2020 a été marquée par un ralentissement des investissements, un décalage dans le temps des projets. Cela a un impact sur les artistes et les entreprises. Nous avons tout intérêt à ce qu’il y ait des projets de disques qui puissent nourrir ensuite les tournées, les festivals, les salles de spectacles.
Quant aux éditeurs de musique, ils ont eu le sentiment que leur rôle était méconnu alors même qu’ils jouent un rôle central dans la construction des carrières. Les éditeurs connaîtront les effets de la crise de façon plus décalée dans le temps car un éditeur investit sur le long terme. S’il n’a plus de revenus, il ne peut plus investir. C’est aussi là qu’on voit l’utilité du CNM qui est capable de calibrer son intervention auprès de professions qui ont besoin d’un soutien immédiat en trésorerie, comme de professions où la chaîne est plus longue. Pour l’édition musicale, nous avons déjà agi en 2020, en renforçant le fonds de développement éditorial du FCM et nous intensifierons significativement ce soutien en 2021.

Comment envisagez-vous votre rôle auprès des festivals ?

J-P T : Les festivals représentent 15 à 20 % des interventions sélectives du CNM en matière de spectacle, pour les festivals de musiques actuelles qui entrent dans le champ de la taxe. Mais depuis la crise, nous discutons beaucoup avec les festivals de musique classique, qui n’entrent pas dans le champ de la taxe. Je travaille beaucoup avec France Festival et avec des acteurs comme la Fevis et Profedim. La « concertation permanente » évoquée par la loi, ce sont des contacts chaque semaine, plusieurs fois par semaine, même !

Le ministère de la Culture aide peu les festivals de musique classique, qui, en outre, voient les aides des organismes de gestion collective (Adami, Spedidam) diminuer drastiquement. Quel peut-être votre rôle ?

J-P T : Je partage l’inquiétude des festivals pour 2021. Les OGC (organismes de gestion collective) sont vraiment mis en difficulté avec cet arrêt de la CJUE du 8 septembre 2020 sur les droits voisins (2). C’est un tsunami dans une année épouvantable et le CNM n’a pas les moyens de compenser ces 25 millions d’euros perdus. Le plan de relance a du reste été défini avant l’arrêt de la cour. À la fois avec les fonds de sauvegarde et la reprise des aides sélectives, nous allons dès le début 2021 essayer d’être aux côtés des professionnels. Il reste que le problème numéro un est celui de la possibilité même d’organiser ces festivals. J’espère que la vaccination la plus large apportera un début de réponse.

Il y a quelque temps, les conseillers musicaux des Drac exprimaient leur inquiétude de se voir dépossédées par le CNM. Où en êtes-vous aujourd’hui dans ce rapport de force avec le ministère de la Culture ?

J-P T : Il n’y a pas de rapport de force puisque nous sommes un opérateur du ministère ! Le CNM n’a pas existé pendant 40 ans justement parce que cette question était latente et aussi parce que la filière était divisée. Il est normal que cela prenne un peu de temps pour trouver un mode d’emploi commun. Mais il est bien clair que les Drac n’ont pas été dépossédées de quoi que ce soit : il y a des choses qu’elles ne font pas et que nous pouvons prendre en charge. C’est une logique de complémentarité sur laquelle j’insiste dans tous mes déplacements en régions où je rencontre systématiquement les Drac. L’idée est de travailler ensemble de manière contractuelle, conventionnelle.

Avec notamment les contrats de filière ?

J-P T : Ces contrats de filière, qui remontent au CNV, lient la région, la Drac et des partenaires associatifs pour la mise en œuvre et la montée des dossiers. Ce sont de bons outils car ils permettent d’adapter les priorités à chaque territoire. Mais ces contrats étaient jusque-là limités aux musiques actuelles et les montants en jeu étaient parfois beaucoup trop faibles. Les nouveaux contrats de filière concerneront toutes les esthétiques, donc le classique, et la musique enregistrée, et les montants seront revus à la hausse. Le budget 2021 du CNM prévoit 3,5 millions d’euros pour les contrats de filière, ce qui représente un triplement des moyens. Mais je veux être clair : il n’y a aucune volonté de créer un guichet unique. L’idée est plutôt d’identifier des axes adaptés à chaque région pour mobiliser davantage de moyens, par exemple sur la formation, la structuration économique ou encore la transition digitale.

Vous souhaitez mettre en place un protocole contre les violences hommes – femmes…

J-P T : Ce protocole fait suite à l’affaire Chloé Briot (3). À la demande de la ministre de la Culture, nous avons monté un groupe de travail pluridisciplinaire avec pour objectif de trouver le bon équilibre avec un protocole assez directif et ambitieux. Le conseil professionnel du CNM a donné un avis favorable à l’unanimité, ce qui est assez remarquable. Le protocole implique de mettre en place une série d’actions, notamment à propos de l’écoute des victimes et leur accompagnement, mais aussi des formations à suivre obligatoirement pour toucher les aides du CNM. Conditionner les aides du CNM au respect de ce protocole est une avancée majeure.
Pour les opéras, le protocole implique la mise en place d’un plan de prévention lorsque le spectacle prévoit une scène à caractère sexuel ou utilisant le nu. Un référent ou une référente devra être désigné pour accompagner les équipes artistiques dès la remise de la maquette et jusqu’à la dernière représentation pour jouer un rôle de conseil, d’accompagnement, et si besoin d’écoute et d’assistance. Là encore, des mesures simples peuvent représenter un grand progrès.
Il n’y a pas de syndicat représentant le champ de la musique classique au conseil d’administration du CNM.

Cette situation peut-elle évoluer ?

J-P T : Les membres du CA et du conseil professionnel ont été nommés par l’État pour une durée de trois ans renouvelables. Evidemment, une telle composition peut bouger à l’avenir. J’insiste sur le fait que la composition de nos groupes de travail n’est pas figée par un texte et que de nombreux représentants du champ classique sont sollicités. La réalité de la concertation, c’est aussi cela : ces groupes de travail ne sont pas moins importants que les instances statutaires.

Un fonds de soutien aux captations sans public a été créé. Quel accompagnement souhaitez-vous apporter à cette offre numérique ?

J-P T : C’est un fonds expérimental car la situation est très évolutive mais nous l’avons doté de 5 millions d’euros. Au printemps, tout le monde proposait du contenu gratuit ; cet automne, on a vu le début d’une monétisation des contenus et en tout cas la multiplication de captations qui rémunèrent les équipes et notamment les artistes. C’est cela qui nous intéresse et le CNM a voulu encourager ce mouvement durant cette période pour aider à ce que les artistes travaillent malgré la fermeture des salles de concert et des opéras. Nous attribuons des aides allant de 25 000 à 75 000 euros par projet et de nombreux professionnels me disent que, sans cette aide, leurs spectacles auraient été annulés. Pour la suite, il faut mener un travail d’analyse sur le modèle économique de ces captations mais aussi sur les implications juridiques, notamment pour les ayants droit, pour les droits des artistes, au sujet de la responsabilité des producteurs. Nous travaillons sur ces questions et le CNM publiera des études sur ce sujet début 2021. Je pense qu’il peut y avoir un modèle économique viable de ces captations, à la condition que les coûts baissent. Cela doit être possible, compte tenu de la miniaturisation des outils et de l’allègement des données techniques. On peut faire de belles captations aujourd’hui pour moins de 15 000 euros. Évidemment, cela ne permettra pas de gagner assez d’argent pour compenser les difficultés de la période. Mais je crois que ces captations donnent la possibilité de toucher un nouveau public. Pour autant, elles ne remplaceront jamais l’expérience du spectacle en salle. L’effet physique d’un concert est impossible à rendre, quel que soit l’écran et il n’y a du reste rien de plus beau et de plus fort que le public, réuni dans une salle pleine et qui apprécie le spectacle, ensemble.

Quel rôle pouvez-vous jouer auprès du CNC et des diffuseurs audiovisuels pour faire évoluer leurs critères et obligations qui poussent beaucoup de structures à se tourner vers les plateformes américaines comme YouTube (Google) ou Facebook ?

J-P T : Je serai modeste quant à nos capacités de lobbying ou d’influence. Le CNM est encore une petite maison. Pendant la crise, nous avons pris l’initiative de réunions avec France TV, Arte, l’INA, Radio France et le CNC, sous l’autorité du cabinet de la ministre de la Culture. J’ai été un peu déçu des lourdeurs qui ont empêché qu’on fasse avec le spectacle ou la musique ce qui a été fait avec l’Éducation nationale au printemps.
J’aurais adoré que nos écrans soient encore plus ouverts à la musique, tous les jours. Il y a eu tout de même des captations, mais ce n’est jamais assez ! La volonté résolue du CNM est d’aider ceux qui font.

Quel est le rôle du CNM pour la formation et le monde des conservatoires ?

J-P T : La loi nous fixe la mission de « participer au développement de l’éducation artistique et culturelle en complément du rôle joué par l’État et les collectivités territoriales ». Les conservatoires sont représentés au CA par la directrice du CNSMDP, Émilie Delorme, et par son suppléant et homologue de Lyon Mathieu Ferey. Sur la formation des professionnels, la loi nous demande d’assurer « un service de formation professionnelle à destination des entrepreneurs ou des porteurs de projet du secteur », ce qui est extrêmement large. Nous avons aussi une fonction « d’ingénierie en formation professionnelle ». Un service du CNM a repris ce que faisait l’Irma et que nous allons développer pour l’ensemble du secteur musical, classique compris. Bien sûr, nous n’allons pas faire une école de musique, ni faire « à la place de ».
En revanche, nous allons apporter de l’information professionnelle sur le développement des carrières, de l’aide juridique pour faire valoir ses droits… Tous les sujets que le CNM sait traiter ont vocation à bénéficier au milieu classique. Par ailleurs, le ministère nous a demandé de faire une cartographie de l’éducation artistique en matière musicale, c’est-à-dire une typologie et une analyse à grande échelle des réseaux d’enseignement artistique musical. Nous verrons sur quoi cela débouchera.

Il y a aussi 7 millions d’euros d’aide dédiés aux auteurs compositeurs. Comment s’organise ce fonds ?

J-P T : Une partie est dédiée à la sauvegarde : c’est une aide pour passer le cap de cette crise et pour cela, on s’appuie sur la Sacem qui connaît parfaitement ses sociétaires et leur apporte son soutien. Nous allons aussi expérimenter des aides directes aux compositeurs. Cela passera par des résidences, des bourses, des commandes.
Tous les critères ne sont pas encore fixés et nous y travaillerons début 2021..

 

(1) La taxe fiscale sur les spectacles de variété et les concerts de musiques actuelles est perçue directement par le CNM. D’un taux de 3,5 %, elle s’applique sur le prix total des billets. Ce dispositif, qui permet le financement du CNM, ne s’applique pas aujourd’hui à la musique classique.

(2) La décision de la Cour de justice de l’Union européenne du 8 octobre demande que la réserve des « irrépartissables » (des droits des artistes interprètes des pays n’ayant pas de dispositif de rémunération équitable similaire) soit reversée aux artistes de ces pays et de manière rétroactive sur cinq ans.

(3) La chanteuse a porté plainte pour agressions sexuelles répétées de la part d’un collègue chanteur. Elle a livré son témoignage à La Lettre du Musicien.

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