Chine : l’histoire d’un malentendu

Emmanuel Hondré 22/12/2020
Tribune d’Emmanuel Hondré, directeur du département Concerts et spectacles de la Philharmonie de Paris.

Aujourd’hui, les enjeux économico-politiques tiennent une place centrale dans les liens qu’entretiennent les grandes nations avec la Chine. Viennent ensuite, et loin derrière, l’éducation, la transmission des savoirs, l’information, le sport, le tourisme… Et plus loin encore, la culture. Que dire de la musique ? Au sein des disciplines culturelles, elle est elle-même bien loin derrière l’architecture, le cinéma, la poésie, la littérature, la danse…
Comment­ alors expliquer que les nations occidentales s’intéressent si peu à la musique chinoise ? Et si l’on pense que les Chinois s’intéressent plus à la musique française, quel sens lui donnent-ils réellement ?

Rêve d’authenticité des occidentaux

Un premier constat s’impose concernant les musiques traditionnelles chinoises. Si ces dernières sont bien étudiées depuis des décennies par les savants occidentaux, les programmations des lieux de diffusion n’offrent presque aucune place aux musiques traditionnelles, qu’elles soient savantes ou populaires. Que savons-nous des fastes de la Cité interdite ? Des myriades de traditions locales qui correspondent aux trente-quatre provinces chinoises ? L’autre difficulté consiste à trouver les artistes traditionnels qui font sens pour le public occidental. En effet, les rares artistes chinois programmés en Occident sont plus proches d’un folklore recomposé, avec des formats et des logiques de tournées gouvernementales qui ne croisent pas le rêve d’authenticité des occidentaux. Premier signe d’incompréhension : alors que les Chinois se servent du passé sans le déifier, les Européens rêveraient quant à eux de réentendre les musiques des communautés ayant échappées au laminoir de l’industrialisation ou les musiques raffinées des dynasties chinoises anciennes – si tant est qu’après la rupture profonde qu’a produit la Révolution culturelle, un travail de reconstitution puisse se mettre réellement en place à partir des sources existantes, à la manière du travail considérable qui avait permis l’essor du mouvement baroque des 70 dernières années. En attendant, seules de petites formes traditionnelles chinoises sont invitées en Europe, très loin du prestige des traditions merveilleusement préservées au Japon, en Inde, en Indonésie.

Instrument de fierté nationale

En Chine, la musique traditionnelle s’est métamorphosée en profondeur, institutionnalisée dans les conservatoires, devenant parfois un instrument de soft power ou de fierté nationale. L’exemple étonnant des orchestres d’instruments traditionnels suffirait à lui seul à symboliser l’écart qui existe entre les goûts occidentaux et chinois. Symboles de progrès et d’élan collectif pour les Chinois, ils sont pour les Occidentaux une sorte d’hybride exotique qui amuse tout au plus tant il réplique les orchestres romantiques occidentaux, alors qu’il a tant à dire sur la société chinoise contemporaine.
Un autre point saillant concerne les orchestres occidentaux tournant régulièrement en Chine. Au-delà du marché que cela représente et du modèle exemplaire que jouent ces formations sur place, c’est le sens artistique même de ces tournées qui reste à interroger. À la lecture des programmes qui sont donnés, on ne peut que constater que les acteurs occidentaux ne pensent qu’à diffuser leur propre orchestre-modèle, sans jamais réellement faire sens grâce des programmes adaptés qui pourraient être spécialement conçus pour certains lieux, certains publics ou certains éléments d’histoire mettant en correspondance les deux cultures.

Imitateurs ?

Les autres domaines de la musique – non classique cette fois-ci – n’échappent que très rarement aux clichés et aux incompréhensions réciproques : que ce soit dans le domaine de la pop où les Occidentaux ne s’intéressent qu’aux artistes subversifs sans se soucier de ceux qui refusent une démarche politique, et où les préjugés laissent croire que les artistes chinois ne seraient que des imitateurs ; ou que ce soit dans le domaine de la comédie musicale, un genre dans lequel les modèles occidentaux (États-Unis, Grande-Bretagne et France) sont pour l’instant très dominants, sans chercher à imaginer de nouvelles productions qui intègreraient les valeurs recherchées par le public chinois.

Dépasser la logique de tournées

Alors comment dépasser ces incompréhensions face à un système de tourneurs, de maisons de production et de salles qui laisse peu de chance de dépasser les stéréotypes ? L’une des pistes les plus constructives consiste à dépasser la logique de tournée, à construire des relations durables avec des partenaires qui permette d’appréhender des attentes des publics et des organisateurs, connaître les réseaux de diffusion locaux, comprendre les politiques culturelles et mettre en perspectives historiques pour comprendre notre temps. C’est à ce prix que l’altérité des deux grandes cultures peut prendre un sens positif, sans verser dans l’exotisme superficiel. Confronter des mondes aussi lointains revient en fait à risquer de questionner nos propres fondamentaux. Ce que décrit si bien le philosophe François Jullien : « Pour moi, la Chine, c’est un détour. Un détour qui n’en finit pas mais c’est un détour parce que je vise un retour, pour revenir sur les partis pris implicites que la raison européenne véhicule d’elle-même comme une évidence, tellement elle l’a assimilé, et qu’elle n’interroge plus. En passant par cet écart de la pensée chinoise, me redeviennent saillantes et problématiques des choses qui, sinon, apparaissent banales et même aller de soi, universelles » (« Le Détour d’un Grec par la Chine », Ebisu – Études japonaises, 1998, p. 149).

Rendez-vous : 14 et 15 avril 2021 - La Philharmonie de Paris organise un colloque consacré au marché de la musique classique en Chine.

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