L’explosion des orchestres chinois

Eric Meyer 04/01/2021

Après avoir construit des salles sur l’ensemble du territoire, la Chine crée des orchestres. Un essor stupéfiant mais qui reste sous contrôle politique.

C’est un paradoxe de belle grandeur : alors qu’en Europe, les orchestres symphoniques doivent lutter pour ne pas disparaître, en Chine, leur nombre est passé de 30 en 2009 à 80 aujourd’hui. Les 1 499 salles de 2009 sont devenues 2 478 en 2018, et deux cents autres sont dans les cartons. D’après l’office statistique de Chine, les 6 139 « ensembles de performance musicale » de 2009 (regroupant les orchestres en tous genres des 32 provinces) ont presque triplé de 2009 à 2018, à 17 123. Les instrumentistes ont fait de même, passant à 416 374. Les budgets des orchestres font bien plus fort, bondissant de 130  millions d’euros en 2009 à 1,6 milliards en 2018 : 11 fois plus. Dans ce dernier chiffre, un détail fait lever les sourcils : seuls 472  millions d’euros proviennent de la billetterie soit 25 %, tandis que les subventions, à 40   millions d’euros, font à peine plus de 2 %. Cela implique qu’en moins de dix  ans, une part majeure du revenu des orchestres a été trouvée ailleurs, hors des salles de concert. Ils se sont mis à produire pour des pubs, des séries télé, ou des événements d’entreprises.

Ainsi en dix  ans les orchestres, au départ biberonnés par l’État, se sont soudain pris en main pour aller vers le marché et y placer des produits musicaux nouveaux. La tendance signale aussi l’évolution du public : en voie de boboïsation rapide, la société chinoise est devenue folle de musique. En dix  ans, ce n’est plus la même Chine !

Un réseau de salles hors pair

L’équipement suit la tendance. Aux quatre points cardinaux du pays, les salles bourgeonnent. Les villes ont l’argent, et veulent le meilleur, les architectes internationaux tels Paul Andreu (NCPA, Pékin), Jean-Marc Charpentier (Shanghai), Christian de Portzamparc (Suzhou) ou Zaha Hadid (Canton). Un autre allié a été le système scolaire post-Mao, plébiscité par les parents, qui font vivre les écoles par les droits d’inscription. Tout jeune chinois doit recevoir durant les neuf ans de scolarité obligatoire une à deux heures d’instruments et/ou de solfège. Très souvent, les parents y ajoutent des cours particuliers. Résultat, le pays pourrait compter selon certains 50  millions de jeunes pianistes.

Au niveau supérieur, la nation comporte 11 conservatoires d’excellente qualité comme à Pékin, le conservatoire « central », et des écoles ou facultés de musique. À ces écoles doivent s’ajouter celles de l’APL, l’Armée populaire de libération, dont un établissement présidé jusqu’à hier par Peng Liyuan, l’épouse de l’hyper-président Xi Jinping. Une école gâtée au plan budgétaire, et drainant les meilleurs espoirs.

 

Manque de chefs d’orchestres

Seule lacune dans ce système, la formation en direction d’orchestre ne suffit pas : un chef chinois a la charge de deux à trois orchestres, sur autant de villes, ce qui le fait partager sa vie entre les salles de répétition et les trains ou avions.

Selon Guillaume Molko, violoniste français résident à Shanghai, qui a tenu le poste de violon solo de l’Orchestre symphonique de Shanghai avant de monter une école de musique privée, le niveau technique des instrumentistes est excellent avec, pour seule limitation, une difficulté individuelle à s’affirmer et interpréter. C’est que l’école socialiste décourage encore les individualités.

Les solistes de haut niveau pallient le problème en allant se former à Paris, Vienne ou New York, pour prendre confiance en soi et oser risquer l’expression d’une sensibilité personnelle. Les autres, dans l’orchestre, privilégient la sécurité du collectif. Les débutants ont aujourd’hui parfois du mal à respecter la discipline : chacun étant tenté de jouer « en cavalier seul » : « C’est humain, nous dit Guillaume Molko, chacun au départ, rêve d’être Lang Lang… mais il faut être réaliste : pour un Lang Lang qui perce, des dizaines de milliers devront se contenter d’un simple poste de tutti, les « soldats de seconde classe » de l’orchestre. »

Quel contrat pour les musiciens ?

À peine diplômés, les meilleurs entrent dans un orchestre public, assurés d’un salaire fixe modeste, complété par les cachets des concerts, voire les cours privés. D’autres subsides viennent de la ville, des entreprises et de riches mécènes – en échange d’une aubade à la maison, lors de l’anniversaire du patron.

Les orchestres symphoniques font environ une trentaine de programmes de concerts par saison, sans compter ceux discrétionnaires, pour la visite de tel dignitaire.

« Dans ce cas, dit Molko, nous n’avons qu’un jour ou deux pour préparer – parfois, on joue sans répétition ». Ils doivent aussi faire des tournées loin des grandes villes, sur un programme imposé, selon les besoins politiques du moment.

Le revenu du musicien oscille entre  2 000  et 5 000  dollars par mois, un bon niveau par rapport aux salaires moyens dans le pays, mais qui suscite des grincements de dents : le musicien étranger qui occupe un poste de soliste peut toucher une allocation spéciale.

 

Un public jeune

Le public des salles de concert chinoises est très jeune, 15 à 30  ans en moyenne – résultat des cours particuliers suivis par les jeunes, qui leur font « comprendre » cette musique, plus qu’à leurs parents. Face à l’orchestre, leur attitude a aussi radicalement changé : aujourd’hui, on applaudit, on réclame un bis, on lance un bouquet sur la scène !

Dans cette renaissance du classique en Chine, le monde occidental a été d’un grand soutien, fournissant des cohortes de professeurs. Sans compter la venue dans les salles prestigieuses : Philharmonique de Berlin, Concertgebouw d’Amsterdam, Orchestre philharmonique de Radio France… Ces phalanges ne se contentent plus de se produire à Pékin ou à Canton mais vont aussi jouer dans des villes moins connues depuis l’Occident, mais imposante en termes de population.

 

L’Etat-Parti encourage et contrôle

Dans cet essor spectaculaire de la musique, le rôle de l’État est écrasant. Un « comité artistique » choisit en principe le répertoire, mais il est cornaqué par la cellule du Parti qui, selon une source, « veille à prévenir les velléités de déviation avec la ligne du moment ». De ce fait, la programmation manque d’audace, faisant penser aux choix qu’on faisait en Europe au début du siècle, et souvent censurée d’œuvres où l’aspect religieux est trop explicite – marxiste, le régime rejette toute confession comme « superstition ». Les auteurs russes abondent, Moussorgski ou Rachmaninov, suivis des allemands – Beethoven, Mahler, Strauss. Les Français sont en retrait, avec seulement Ravel ou Debussy.

Une musique classique locale émerge, encouragée par le Parti. En 2020, le 75e anniversaire de la victoire chinoise sur le Japon a inspiré de nombreux concerts « chinois ». En 2018 au NCPA, un ensemble de 60 instrumentistes en noir, queues de pie pour les messieurs, robes longues pour les dames, exécutait des transcriptions d’airs folkloriques. Les instruments étaient 100 % chinois, er-hu (violon à deux cordes), guzheng (cithare horizontale), tambourins et fifres. L’intention était claire : mettre à l’honneur une musique nationale dans laquelle les chinois puissent s’identifier. Le concert se voulait ainsi une alternative à la musique occidentale. Le chef d’orchestre Long Yu, directeur musical de l’Orchestre philharmonique de Chine, de l’Orchestre symphonique de Shanghai et de celui de Canton, nous confiait peu après la performance ses doutes sur cette « musique socialiste aux couleurs de la Chine ».

Le Parti vit en matière de musique une contradiction éclairante. Pour éviter la « pollution spirituelle » de la démocratie occidentale, il veut maintenir le classique sous étroit contrôle.

Mais il redoute plus encore le retour des violences des années 1960, elles-mêmes nées de l’excès de gauchisme maoïste. Sous Xi Jinping, le pendule du régime vire à nouveau à gauche. Mais le Parti reste sous direction collégiale, et en matière musicale comme en d’autres, il fait attention de ne pas aller trop loin dans une direction dont la base ne veut pas.

Quoiqu’il en soit, jusqu’à présent, cette partition malaisée imposée par le régime reste acceptable pour le milieu professionnel, au nom du bond en avant prodigieux qu’il vit.

Enfin, au vu des années fastes que traverse ce monde musical, gageons que le compromis restera en place, longtemps encore.

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