Débat : La captation, atout ou danger ?

Mathilde Blayo 04/01/2021

Quand les musiciens se disent heureux de pouvoir jouer grâce à ces captations, c’est parce qu’ils ont un besoin économique et spirituel de jouer, mais aussi parce qu’ils pensent qu’un jour reviendra « la vie normale ».

« L’orchestre a besoin de travailler. »

Thierry D’Argoubet, délégué général de l’Orchestre national du Capitole de Toulouse.

« La captation répond pour nous à trois besoins fondamentaux. D’abord, pendant cette période, il fallait coûte que coûte garder le lien avec notre public régional. Plusieurs enquêtes ont montré que les Toulousains ont un lien particulier avec leur orchestre : cette relation devait être maintenue. Nous avons réalisé 55 % de notre audience en Occitanie. La deuxième raison qui justifie ces captations, c’est que l’orchestre a besoin de travailler. Les trois mois d’interruption au printemps ont été préjudiciables pour la qualité collective de l’orchestre. Cette fois, les musiciens voulaient absolument jouer. La troisième raison est liée au fait que nous cherchons un successeur à notre chef, Tugan Sokhiev.

 

Les captations du second confinement ont été l’occasion de tester plusieurs candidats. Cela a donné des rencontres spéciales entre ces chefs et l’orchestre, avec une tension, une électricité particulière. Cette intensité des concerts a eu un impact sur les audiences puisqu’elles ont monté en puissance sur Facebook et sur YouTube.

Pour mettre en œuvre ces captations, il faut avoir les moyens budgétaires ou techniques. Nous avons la chance d’avoir, à la Halle aux Grains, des techniciens formés par leurs expériences avec Mezzo et Medici.tv. Le directeur technique de la Halle a pu prendre en charge les captations avec des moyens internes, tout en garantissant une bonne qualité image et audio. Maintenant que nous avons développé ces outils, qu’allons-nous en faire une fois la crise passée ?

La première question qui se pose est : allons-nous vider les salles de concert avec cette offre en ligne ? Une étude de l’université de Bocconi semble montrer qu’au contraire, l’audiovisuel va développer le public physique. Attirer un nouveau public est un de nos défis aujourd’hui et ces séquences numériques sont intéressantes, car elles nous questionnent sur notre public, sur nos missions, sur nos moyens pour aller conquérir de nouveaux spectateurs. La période est significative pour nous car nous avons des retours très forts de personnes, via Facebook ou YouTube, qui disent vouloir revenir nous voir mais aussi venir pour la première fois.

Ensuite, la question du modèle économique est centrale. Faut-il continuer à travailler avec les réseaux sociaux, les Gafam ? Nous nous posons la question de ce qu’il est possible de faire, en regardant ce que font d’autres structures comme le Philharmonique de Berlin. Leur plateforme payante m’intéresse. Nous réfléchissons au modèle que nous développerons à Toulouse, avec une vraie politique tarifaire. Sur le plan juridique, nous avions signé des accords avant la crise. Ils nous ont permis d’être présents en ligne. Les musiciens sont rémunérés pour un certain nombre d’heures de captation, et le quota n’a pas encore été atteint. Mezzo et Medici.tv restent des plateformes amies, qui nous ont beaucoup aidé pour le rayonnement international de l’orchestre et je pense qu’à l’avenir, nous irons vers un mélange entre ces captations avec les chaînes et ce que l’orchestre peut produire avec ses propres forces.

Nous sommes partis de chiffres faibles en termes d’audience pour arriver à des vidéos faisant 40 000 vues sur les réseaux sociaux aujourd’hui. Nous proposons aussi des capsules vidéo qui accompagnent la visibilité et le rayonnement de l’orchestre. Mais ce qui m’intéresse avant tout avec ces outils numériques, ce n’est pas de gagner en visibilité, mais c’est de faire de la musique, de garder le lien avec notre public et de trouver un nouveau chef. L’excellence d’un orchestre symphonique ne se mesure pas en audience sur les réseaux sociaux. »

 

« Il faudrait refuser toute captation en ligne et entrer en résistance. »

Hervé Krief, musicien et auteur d’Internet ou le retour à la bougie (éd. Ecosociété)

« Il y a plusieurs niveaux dans mon opposition politique à ces captations. La musique et le spectacle vivant en général nécessitent une relation de l’un vers l’autre. Cette relation doit s’inscrire dans un espace et un temps déterminé. Lorsque je donne un concert, celui-ci est conditionné et sublimé par les gens qui sont sur scène à côté de moi et par ceux qui sont devant moi. Si je ne suis pas dans cet espace déterminé, le spectacle n’a plus aucun sens car il ne s’inscrit plus dans une relation à l’autre. Il perd de sa sève, de ce qui en fait quelque chose d’unique, une création.

Un contact à travers un écran ce n’est pas un contact, il faut trouver un autre mot. Le contact c’est humain. Quand les musiciens se disent heureux de pouvoir jouer grâce à ces captations, c’est parce qu’ils ont un besoin économique et spirituel de jouer, mais aussi parce qu’ils pensent qu’un jour reviendra « la vie normale ». Ceux qui disent cela subissent l’idée que la technique nous sert à nous émanciper, à nous porter mieux. Mais c’est une erreur car cette technique là n’est pas neutre, c’est une technique qui nous amène dans un autre monde. Si nous acceptons de jouer dans des salles vides, devant des caméras, c’est la mort de la création et il n’y aura pas de retour en arrière.

Certains espèrent lutter contre les Gafam en créant des plateformes autonomes. Mais ces plateformes alternatives n’ont pas beaucoup de pertinence au regard de la sophistication et de la puissance nécessaire pour réaliser les choses d’un point de vue technique. Plus nous allons avancer dans le temps et plus la possibilité de se soustraire au système imposé par ces puissants du numérique s’éloignera.

Je ne crois pas que les captations permettent d’attirer un nouveau public, ou alors à la marge. Les gens passent leur vie sur internet, finissent par tomber sur des vidéos qu’ils trouvent sympathiques. Mais cela n’a pas de prise. L’habitude de navigation frénétique ne crée rien, les choses ne nous pénètrent pas.

Dans cette société du cloître qui met à distance les hommes et les visages, le risque c’est qu’un jour nous n’ayons plus besoin des artistes ou des directeurs de salles, puisque robots et algorithmes pourront se charger de l’offre musicale. Nous nous passons déjà du public. Le recours à la captation est suicidaire par rapport à ce qui fait le sens des arts, mais aussi car il va dans le sens d’un remplacement des métiers artistiques. L’étape la plus difficile vers ce chemin était l’acceptation : le premier confinement a été un coup d’accélérateur incroyable vers la numérisation de la société. Les gens ont accepté de rester chez eux, derrière un écran, pour discuter, donner ou recevoir des cours. Je crois qu’il faudrait refuser toute captation en ligne et entrer en résistance : faire des concerts en refusant l’ineptie et l’iniquité de ce qu’on nous impose. On nous prive de notre expérience personnelle du monde. À la sortie du confinement, il faudra être dans la démonstration de la nécessité absolue d’une relation humaine pour la création.

C’est le rôle des artistes de préserver cela. Je ne jette pas la pierre, il n’y a rien de facile dans ce que nous traversons, mais il y a des moments où il faut se lever. »

Abonnement à La Lettre du Musicien

abonnement digital ou mixte, accédez à tous les contenus abonnés en illimité

s'abonner
Mots clés :

Commentaires

Aucun commentaire pour le moment, soyez le premier à commenter cet article

Pour commenter vous devez être identifié. Si vous êtes abonné ou déjà inscrit, identifiez-vous, sinon Inscrivez-vous