Les étudiants chinois dans les conservatoires français

Mathilde Blayo 04/01/2021

Les établissements français comptent de nombreux étudiants chinois. Attirés par l’histoire culturelle du pays, mais aussi par le faible coût d’inscription, ces jeunes musiciens doivent s’adapter aux difficultés linguistiques et culturelles.

Depuis les années 1980 et l’ouverture relative de la Chine au reste du monde, les conservatoires français ont vu arriver de plus en plus d’étudiants chinois. Qigang Chen est l’un des compositeurs les plus reconnus de son pays. Né en 1951 à Shanghai, il avait 15  ans quand la Révolution culturelle a mis un frein à son apprentissage de la musique. « Pendant les vacances d’été 1966, toutes les classes du conservatoire ont été fermées, se souvient-il. J’apprenais le piano en autodidacte. De 1970 à 1973, j’ai été envoyé à l’armée, pour une rééducation idéologique. Pendant un an je n’ai pas pu jouer, puis le contrôle s’est un peu relâché et j’ai pu reprendre ma pratique autodidacte. » Qigang Chen arrive finalement en France à l’été 1984, dans le cadre d’un plan d’échange éducatif entre la France et la Chine. 

« J’étais dans l’avion avec plus d’une centaine d’étudiants chinois, toutes spécialités confondues. J’étais le seul musicien », raconte celui qui sera le dernier élève d’Olivier Messiaen. Dans le même temps, De-Qing Wen arrive en Suisse où il apprend la composition auprès de Jean Balissat, puis intègre le Conservatoire de Lyon au début des années 1990. « Une musique jusque-là interdite nous était enfin accessible. Beaucoup de jeunes Chinois sont allés aux États-Unis et en Europe dans les années 1990 pour découvrir ces nouvelles techniques, la musique atonale… rapporte le compositeur. C’était difficile pour nous de partir : un mois de salaire, c’était 150 yuans. » Depuis leur époque, la Chine a continué de s’ouvrir, et le pouvoir d’achat de la population a continué d’augmenter, permettant à de plus en plus de jeunes musiciens de venir faire leurs armes en Europe.

Augmentation en 2010

« J’ai voulu venir en France pour découvrir une autre culture et pour vivre dans l’environnement culturel français, si riche », nous explique Siyi Li, 27 ans, étudiante à l’École normale de musique (ENM)
Alfred-Cortot. Pour Qigang Chen, la France n’a rien perdu de son image et de « son influence, notamment sur la musique du 19e et du début du 20e siècle. C’est aussi un enseignement très renommé pour le piano, le violoncelle, les bois. » Aujourd’hui, le Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris (CNSMDP) compte 16 étudiants chinois, sur 329 étudiants étrangers. Au CNSMD de Lyon, depuis plusieurs années, le nombre d’élèves chinois est de 7 sur 149 étrangers en 2019/2020. Certains établissements comptent beaucoup plus d’étudiants chinois, comme l’ENM avec une centaine d’élèves chinois, représentant 15 à 20 % des étudiants étrangers selon les années. « Il y a toujours eu un nombre important de ces élèves à l’ENM. L’école est très connue en Chine et sa réputation est nourrie par les anciens élèves chinois retournés chez eux », explique Françoise Noël-Marquis, directrice de l’école. L’ENM attire également beaucoup de candidats car elle ne recrute pas sur concours, en revanche l’obtention du diplôme au terme des études est loin d’être facile. « Comme pour la plupart des établissements, nous avons eu un afflux important d’élèves chinois. En quelques années, autour de 2010, leur nombre a plus que doublé à l’ENM, rapporte Françoise Noël-Marquis. Puis leur nombre a baissé de 15 % pendant deux ans. »

Hausse du niveau

Une baisse que la directrice explique par l’échec de la première vague d’étudiants chinois à obtenir leur diplôme à la fin du cursus. « Ces étudiants étaient arrivés avec une méconnaissance de l’exigence de notre diplôme, notamment sur les disciplines complémentaires. Il y avait un problème de langue : certains arrivaient avec très peu de culture musicale occidentale. En Chine, ils travaillaient sur partition traduite et ne connaissaient pas les noms des nuances. Il y avait aussi une différence culturelle d’approche sur certaines disciplines comme l’analyse », explique Françoise Noël-Marquis qui ne voit plus passer aujourd’hui « que des bons élèves, bien informés aux exigences de l’école. » En 2013, un rapport de l’inspection générale des Affaires culturelles du ministère de la Culture faisait le point sur l’attractivité des établissements d’enseignement supérieur relevant du ministère. Il indique ainsi que « les étudiants chinois se présentent de plus en plus nombreux au concours d’entrée mais réussissent moins bien que les japonais. Au CNSMD de Lyon, sur 50 candidats chinois se présentant au concours d’entrée en 2012, seuls 8 ont été admis (16 %), alors que parmi les 43 candidats japonais, 47 % ont été reçus. » Au conservatoire du Grand Chalon, le directeur Robert Llorca a pu constater la même chose : « Il y a une dizaine d’année, le niveau des candidats chinois était moyen, nous ne les prenions au mieux qu’en cycle deux. Mais le niveau monte à une vitesse incroyable, nous n’aurons bientôt plus que de très bons candidats. »

Concours d’entrée

Pour attirer les étudiants, beaucoup de conservatoires font passer leur concours d’entrée directement en Chine. Siyi Li a ainsi passé le concours d’entrée au conservatoire de Marseille sans quitter son pays. Ces concours sur place représentent « un biais », pour Robert Llorca, qui considère que « un concours doit se passer au même moment, au même endroit, avec un même jury. » Ce qui n’empêche pas le directeur du Grand Chalon d’aller repérer des talents en Chine, qui seront invités à passer le concours d’entrée. Pour autant, l’obligation de venir en France pour passer les concours d’entrée représente un investissement financier important pour un résultat très incertain. Au CNSMD de Lyon, « nous allons intensifier la possibilité de passer les concours d’entrée à distance. Se déplacer pour un premier tour coûte cher, demande d’importantes démarches de visa, alors que beaucoup viennent sans avoir le niveau, explique Cécile Huin, cheffe du service des études. Le premier tour se fait à distance dans le contexte du Covid, et cela permet aux candidats de mieux se positionner. » La réflexion est la même au CNSMDP où le premier tour a aussi eu lieu à distance cette année. « Une pérennisation de ce système permettrait aussi à plus de candidats de se présenter », considère Luca Dupont-Spirio, responsable des affaires extérieures et des relations internationales.

Faible coût d’inscription

Pour Qigang Chen et De-Qing Wen, si la France attire autant les jeunes musiciens chinois c’est aussi par le faible coût de l’enseignement. Une année au CNSMDP coûte 500  euros et peut-être gratuite pour les boursiers. La moitié des étudiants chinois du Conservatoire parisien demande et obtient une bourse sur critères sociaux. À Lyon, le Conservatoire a établit un partenariat avec le Crous pour que les étudiants étrangers puissent savoir à quelles aides ils peuvent prétendre. « On peut aussi nous signaler les dossiers de certains étudiants pour que nous envisagions de les faire bénéficier de notre fonds social étudiant », rapporte Cécile Huin. Ces dispositifs et le coût d’inscription sont un atout majeur des établissements français face aux anglo-saxons qui, s’ils attirent parfois plus, sont bien moins abordables.

Barrière de la langue

« Mon principal problème c’est la langue, confie Bingyu Liu, 23  ans, étudiante à l’ENM. Je suis arrivée en France à 21  ans, après avoir passé deux fois le test de langue obligatoire. C’était vraiment compliqué et, en première année, je ne comprenais pas grand chose. » La barrière linguistique est le principal problème que rencontrent les étudiants chinois. Le CNSMDP demande à ses élèves étrangers d’avoir un niveau B1 en français avant leur première rentrée, « mais malgré ce certificat, les cours de français restent nécessaires », rapporte Luca Dupont-Spirio. « C’est un niveau très scolaire, et il n’ont pas de vocabulaire spécifique à la musique », ajoute le directeur du conservatoire du Grand Chalon, qui demande aussi aux élèves étrangers d’avoir un niveau B1. Le Conservatoire de Lyon a préféré fixer un premier niveau obligatoire à A2 et demande un niveau B1 au mois de janvier suivant l’entrée au conservatoire. « Ils ont des cours hebdomadaires pour les accompagner. Cela nous semble très important qu’ils parlent le français pour s’intégrer socialement et professionnellement », considère Cécile Huin. Mais tous constatent une tendance des étudiants étrangers en général à se réunir par nationalité, limitant la possibilité de progresser en français.

« Je préfère l’inspiration »

Les étudiants chinois constatent aussi des différences pédagogiques avec leurs cursus en Chine. « Quand j’étudiais l’harmonie en Chine, c’était l’enseignant qui parlait. Ici, ce sont les étudiants, raconte Siyi Li. De la même façon, les cours de piano que j’ai eu à Marseille étaient très différents de mes cours en Chine : ici, ma professeure m’incitait plutôt à chercher l’inspiration, l’émotion dans mon jeu. En Chine, je travaillais surtout la technique. » Siyi Li, en souriant, conclut : « Je préfère l’inspiration.» Elle dit s’être « sentie un peu seule en arrivant en France », mais elle et Bingyu Li assurent s’y sentir bien aujourd’hui et apprécier la vie qu’elles mènent à Paris. Pour autant, toutes deux envisagent de rentrer dans leur pays. « Je suis fille unique, mes parents me manquent, confie Siyi Li. J’ai envie de faire mon métier en Chine. » Bingyu Liu souhaite quant à elle devenir professeur de flûte en Chine « où un diplôme français permet aux jeunes musiciens de mieux gagner leur vie qu’avec un diplôme chinois », indique Robert Llorca.

Un retour au pays qui permettra à ces futures professeures de former les prochaines générations de musiciens chinois avec des pratiques européennes et de leur donner encore le goût de l’ailleurs.

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