Plongée dans les conservatoires chinois

Mathilde Blayo 04/01/2021

Depuis une dizaine d’années, la Chine offre au monde du classique des musiciens prodiges. Des stars comme Lang Lang ou Yuja Wang ont accéléré l’attrait de la population pour la musique occidentale. Près de 50  millions d’enfants apprennent désormais le piano.

Lang Lang a commencé le piano à l’âge de trois ans, poussé par un père qui aurait voulu être artiste. Il l’a racontée, son enfance a été douloureuse et son histoire alimente le cliché d’une jeunesse chinoise violemment poussée au travail. Le pianiste Pierre Reach se rend régulièrement en Chine depuis de nombreuses années. Il est notamment professeur honoris causa du Conservatoire de Shanghai. Au conservatoire de Xiamen, il a constaté que « des caméras étaient installées dans toutes les salles et le concierge devait noter si les enfants n’étaient plus à leur piano. Ce sont des pratiques choquantes, très exigeantes, qui rappellent un peu ce qu’on a pu trouver à un moment en Russie. »

Cadre familial

Guillaume Molko, ancien violon solo de l’Orchestre symphonique de Shanghai, enseigne en Chine depuis huit ans et travaille à l’université de musique de Soochow depuis deux ans. Il a pu constater l’implication des familles, principalement d’une classe socio-économique supérieure, dans l’apprentissage de leur enfant. « Chaque élève est supervisé pendant les cours particuliers, les parents sont là pour qu’il n’y ait pas de perte dans les instructions, raconte-t-il. Mais j’insiste auprès des parents pour ne pas forcer les enfants. Ils sont étonnés quand je leur dis que pendant les premières années, travailler 40 minutes par jour suffit. » Pierre Reach se souvient ainsi de NiuNiu, pianiste prodige qu’il découvre au festival de Shanghai en 2006. « Il avait alors 9  ans et sa mère est venue me voir en me disant qu’il voulait jouer les variations Goldberg. Je n’ai pas pris cela très au sérieux, disant qu’il avait besoin de travailler encore un peu. Quatre mois plus tard, sa mère m’a rappelé pour me dire qu’il était prêt à les jouer. Je l’ai invité dans un festival en France, il a joué sans faute. » NiuNiu a lui aussi commencé le piano à 3  ans, intégrant le Conservatoire de Shanghai à 8  ans, comme plus jeune élève. Mais à la différence de Lang Lang, l’enfant précoce affirme ne pas avoir été particulièrement poussé par ses parents : « Mon père est professeur de piano mais ils m’ont surtout donné l’amour de la musique et j’ai vécu dans un environnement qui m’a permis de développer une véritable passion durable. »

La formation

L’intensité des formations et la précocité des élèves s’expliquent par la grande concurrence à l’œuvre pour intégrer de bonnes formations. Les deux grands conservatoires sont ceux de Shanghai et Pékin, qui comptent chacun environ 2 500 élèves. On compte ensuite neuf conservatoires dans les régions et provinces. « Il n’y a pas vraiment d’école de musique, de conservatoire pour les jeunes élèves, rapporte Guillaume Molko. S’ils veulent entrer dans les classes préparatoires du conservatoire, la compétition est très rude. Il faut jouer des Caprices à 9  ans. » Outre ces conservatoires, il existe des centres d’apprentissage un peu partout en Chine. Avec des classes groupées, ces centres proposent « un apprentissage à la chaîne » selon le violoniste français, « où le niveau n’est pas terrible ». Auprès de ses élèves, Guillaume Molko a pu constater une différence d’approche sur les cours théoriques par rapport à la France : « En solfège, en rythmique, ils sont moins solides que les élèves en France. La formation est moins complète. Mais ils sont très en avance sur le plan technique instrumental. »

Pratique collective

Autre différence dans l’enseignement de la musique en Chine : la place des pratiques collectives. L’objectif des conservatoires a longtemps été de former de grands solistes qui puissent rayonner en leur nom à l’international. « Le conservatoire de Xiamen n’a pas de cours de musique de chambre, c’est le soliste qui prime », rapporte Pierre Reach. Mais ces considérations évoluent, avec de plus en plus de cours de musiques de chambre, la constitution d’orchestres et de petits ensembles. « Il y a là un grand répertoire qu’il ne faut pas manquer pour construire sa carrière », rappelle Guillaume Molko. Pour NiuNiu, le développement des orchestres en Chine et des orchestres de renommée internationale ouvre des débouchés auxquels les musiciens chinois veulent pouvoir prétendre. La formation au métier de musicien d’orchestre devient une nécessité pour les conservatoires.

Les pratiques pédagogiques dans les conservatoires chinois évoluent à mesure que le pays développe ses propres capacités d’embauche. La présence d’enseignants étrangers et de professeurs chinois formés en Occident tend aussi à faire changer les pratiques. L’enseignement à la chinoise ne répond ainsi plus aujourd’hui à un stéréotype mais se décline selon les structures et les régions et permet l’émergence d’une diversité de talent. Pour Pierre Reach, « dire qu’avec 100  millions d’apprenants, c’est normal d’avoir autant de talents, c’est être loin de la réalité de la volonté et de la passion avec laquelle les jeunes musiciens jouent. Ce ne sont pas des machines, ou des imitations : il y a chez les diplômés des conservatoires chinois une grande maîtrise technique, qui va de pair avec une réelle intelligence musicale. »

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