Les carences de l’enseignement à distance

Flore Caron 04/01/2021

Les confinements ont contraint les professeurs au distanciel, une pratique qui les fait repenser leur enseignement et innover. S’ ils en tirent quelques bénéfices, tous le voit comme une solution provisoire et lacunaire.

Dans son appartement du cinquième arrondissement de Paris, Benjamin, professeur de piano indépendant, s’apprête à donner son cours. Mais cet après-midi de décembre, le piano ne résonnera pas. C’est à travers l’écran de son smartphone, que le jeune enseignant évaluera les progrès de Stéphanie, son élève. Sur la grande table rectangulaire, située à quelques mètres de l’instrument, Benjamin installe son ordinateur – qui fera office de partition – à côté des plantes vertes et des quelques pièces de puzzle sorties de leur boite. Il pose le téléphone en bas à gauche de l’écran d’ordinateur de manière à pouvoir garder un œil sur les portées tout en observant les mouvements de son élève. Stéphanie apparaît. La leçon peut commencer ou presque : un problème de connexion vient perturber les premières minutes du cours. En raison de la crise sanitaire, les professeurs d’instrument ont été contraints d’expérimenter le télétravail. Une pratique particulièrement ardue pour une profession qui repose avant tout sur la sonorité et le contact humain. Les enseignants se sont adaptés, ont dû revoir certaines de leurs méthodes et innover. Si la plupart estiment avoir appris de cette expérience, tous assurent que les cours à distance ne pourraient durablement se substituer au présentiel.

Systèmes D

« Au début j’avais un peu peur mais on se rend vite compte qu’on peut s’adapter à tout », affirme Benjamin. La mise en place des cours à distance s’est accompagnée de son lot de questionnements mais aussi de trouvailles, de systèmes D que les enseignants n’ont pas hésité à partager avec leur pairs, notamment sur le groupe Facebook “Enseignement artistique à distance”. « De grandes listes collaboratives ont émergé. On pouvait y trouver les outils qui fonctionnaient, les logiciels qui avaient une meilleure qualité de son, des explications sur le téléchargement des vidéos,  etc. Il y a eu énormément d’avancées au début parce que la question avait été peu creusée auparavant » certifie Michaël Ertzscheid, professeur de didactique piano de la formation au CA du CNSMD de Paris. La question du distanciel s’est même immiscée dans ses cours de didactique. « J’ai demandé aux étudiants (qui préparent le CA) de faire des petites capsules vidéo, une sorte de tutoriel de quelques minutes, par exemple sur un geste technique à parfaire, une question rythmique ou une question d’improvisation », raconte-t-il. Également professeur de piano au conservatoire de Boulogne-Billancourt (92), il a lui-même expérimenté de nouvelles méthodes pour ses élèves pianistes. « Lors du premier confinement, j’ai essayé de créer un maximum de liens entre les élèves par le biais d’un serveur Discord. Ils pouvaient échanger entre eux, moi je postais tous les jours des choses à écouter, des exercices d’improvisation à partir de leur prénom qu’ils pouvaient tous entendre les uns les autres, etc. J’essayais aussi d’établir une relation entre les grands et les petits. C’était une espèce de forum d’entraide. »

Le rôle des parents

Faute de pouvoir aborder certains points à distance, les enseignants ont également eu à modifier le contenu de leur cours. « Cette situation inédite nous amène à nous questionner sur ce que l’on fait en tant que professeur », explique Léonard, professeur de piano indépendant à Dijon et étudiant à l’École supérieure de musique Bourgogne-Franche-Comté. Ce dernier a par exemple testé l’improvisation, exercice qu’il n’avait jamais pris le temps d’aborder auparavant. « Je trouvais parfois qu’on perdait le contact avec la musique. J’ai donc essayé de trouver de petites astuces qui permettaient à l’élève d’obtenir un résultat immédiat. C’est plus plaisant et ça lui donne envie de revenir à la musique. » Nouveaux outils, nouveaux contenus, le cours à distance a incité les enseignants à étudier de nouvelles pistes et certains envisagent d’en conserver quelques-unes. Benjamin n’exclut pas la possibilité d’utiliser de temps en temps les cours en visioconférence.

Figures incontournables de ce confinement : les parents d’élèves se sont vus attribuer bien souvent le rôle d’assistant pour toutes les questions liées au numérique mais aussi pour des problématiques plus techniques comme l’accord de l’instrument. « Comme les échanges passaient par un Google Drive [document partagé sur internet, NDLR], les parents écoutaient les enregistrements que j’envoyais, ils entendaient ce que leur enfant travaillait et ils étaient beaucoup plus investis », raconte Léonard.

Les bons mots pour le bon geste

Néanmoins, les quelques points positifs qui ressortent de cette période n’ont pas pesé assez lourd dans la balance pour faire oublier les nombreuses difficultés rencontrées. L’un des principaux challenges a été de contrôler la posture du musicien en herbe. « Habituellement, je bouge beaucoup quand je donne des cours. Je me lève, je fais régulièrement le tour de la chaise pour vérifier que l’élève est bien positionné », explique Emilie, professeure de violoncelle indépendante à Paris, qui est désormais condamnée à ne voir son élève qu’en deux dimensions. « On a tendance à tenir le coude de l’élève s’il le bouge, à appuyer sur une de ses épaules s’il la relève en crispant, etc. », indique quant à lui Léonard. Mais pour Isabelle Campion, kinésithérapeute à la Clinique du Musicien, « il n’y a pas que du négatif dans cette histoire. » Cette dernière considère que cela a permis aux enseignants de développer d’autres capacités pédagogiques et d’expliquer les choses d’une autre manière. « Il faut essayer de donner à l’élève une explication très simple qui va générer une sensation, explique-t-elle. Par exemple, pour que le bas du dos soit bien positionné, je dis aux enfants de s’asseoir sur leur main et de sentir les deux boules osseuses qui leur écrasent les doigts. Après, je leur fais bouger le bassin en avant et en arrière pour qu’ils sentent quand ils sont dessus et quand ils ne le sont pas. Et ils comprennent qu’il faut qu’ils s’assoient sur “les os des fesses”. » En outre, elle conseille, dans la mesure du possible, de faire jouer les élèves un peu de face et un peu de profil.

Impossible de jouer simultanément

Les professeurs doivent également redoubler d’efforts, notamment avec les plus petits, pour que ces derniers effectuent le bon geste. « On ne peut rien leur faire ressentir physiquement donc cela demande d’être extrêmement précis dans les mots pour qu’ils comprennent », explique Camille, professeure d’alto et de violon en région parisienne. Assis sur sa chaise, Benjamin tente d’expliquer à Stéphanie le mouvement approprié pour jouer staccato. Instinctivement, il bouge sa main dans le vide, bien qu’elle n’apparaisse pas à l’écran, pour s’aider à trouver les bons mots. « On ne peut pas montrer le geste musical, le geste technique. Parce que même si on le fait sur l’instrument, le rendu ne sera pas assez concret pour que l’élève se rende compte de ce qu’on veut lui dire. » D’autres paramètres sont trop subtils pour être captés par un micro d’ordinateur. « Tout le travail de finesse musicale, de balance sonore, de timbre, de gestion de la pédale, etc., sont des choses très fines », affirme Michaël Ertzscheid. « On ne peut pas travailler le vibrato, l’ouverture de la gorge ni agir sur la respiration », regrette de son côté Isabelle Ory, professeure de flûte traversière à l’école de musique de Joué-lès-Tours (37) et professeure de pratique pédagogique au pôle Aliénor. Il est également quasi-impossible de jouer simultanément, ce qui, d’un point de vue harmonique, est particulièrement dérangeant pour les instruments monodiques. « D’habitude, je fais toujours des basses continues quand ils jouent du Vivaldi par exemple. Les élèves jouent le haut, moi je joue le bas. Mais là, ils sont seuls, sauf si on leur envoie des petits audios et qu’ils jouent avec », déplorer Isabelle Ory.

Abandon d’élèves

« Un des gros risques, c’est la démotivation ou le manque de travail, témoigne Benjamin. D’autant plus pour les cours particuliers où le suivi n’est pas le même que dans les conservatoires. » Certains de ses élèves ont même définitivement baissé les bras. Léonard, quant à lui, a dû mettre le cours d’une retraitée entre parenthèses. « C’est une élève qui travaille très bien, elle joue du piano depuis longtemps mais elle n’a aucun outil informatique et surtout ça ne lui parle pas », indique-t-il. « En présentiel, on ne va jamais à la pêche aux élèves, alors que là si, explique Camille. Mais on s’évertue à les appeler, on ne les lâche pas. » Cela va sans dire, la relation entre le professeur et l’élève manque assurément à tous. Et les logiciels – si performants soient-ils – ne seront jamais en mesure d’assurer cette interaction. « C’est comme comprarer un apéro zoom et un apéro », s’amuse Michaël. « Tout ce qui émane d’une personne, nous ne l’avons plus, résume Isabelle Ory. En somme, on perd le cœur de notre métier. »

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