La Chine, leader controversé du marché

Mathilde Blayo 04/01/2021

La majorité des instruments d’études vient aujourd’hui de Chine. Au-delà de l’image des usines gigantesques fabriquant des produits de qualité moyenne, le marché se révèle très divers et tend à se développer, également pour répondre à une demande interne de plus en plus exigeante.

Il est difficile d’identifier les acteurs de la fabrication d’instrument en Chine. Ils sont divers et le marché, immense. De nombreux fabricants fonctionnent sous OEM, pour « Original Equipment Manufacture », c’est-à-dire que des usines de fabrication en Chine travaillent pour des marques internationales, sans leur appartenir pour autant. Beaucoup travaillent aussi pour des revendeurs, des magasins en Europe et aux États-Unis qui font apposer leur nom ou celui de leur propre marque. De grands groupes du secteur des instruments de musique ont également leurs propres usines en Chine, comme Yamaha ou Buffet Crampon. Des usines chinoises ensuite, produisent des instruments pour leur propre marque, comme celles du Beijing Hsinghai Piano Group ou le Guangzhou Pearl River Group, un des leaders mondiaux du piano. Pour ces acteurs chinois, Emmanuel Lincot, professeur à l’Institut catholique de Paris et chercheur spécialiste de la Chine, rappelle qu’ « il n’y a pas de secteur privé à proprement parler en Chine ». 

Ainsi, l’actionnaire majoritaire du grand groupe de pianos Guangzhou Pearl River Group est la Commission de surveillance et d’administration des actifs de l’État de Guangzhou, soit l’État chinois. « Ces fabricants chinois peuvent être de toutes tailles, rapporte Jérôme Perrod, président du groupe Buffet Crampon. Il y a notamment beaucoup de fabricants artisanaux, de petite taille. Pour autant cela n’est pas, comme en Europe, gage de qualité. »

Qualité en augmentation

« Le ’’merde in China’’ d’il y a trente  ans est terminé », résume Emmanuel Lincot. La qualité des instruments fabriqués en Chine a effectivement beaucoup évolué ces dernières années. « Même si cette amélioration ne se fait pas particulièrement rapidement, nuance Jérôme Perrod. Cela dépend des sociétés. Globalement, ils se positionnent encore surtout sur des instruments à bas prix, avec une qualité correcte mais qui ne vaut pas les manufactures européennes sur le haut de gamme. » Buffet Crampon construit en Chine ses instruments les plus basiques. La lutherie est particulièrement développée dans le pays qui gagne en expertise depuis les années 1980. Plusieurs aspirants luthiers chinois se sont rendus à Crémone, Mecque du violon, et dans des centres de lutherie en Allemagne où il ont pu apprendre auprès de grands maîtres européens. Ainsi, Zheng Quan, un des luthiers chinois les plus renommés à l’international, aurait été le premier élève chinois de l’école de lutherie de Crémone, en 1983.

À son retour en Chine, il a lui-même formé des apprentis luthiers au Conservatoire central de musique de Pékin. S’ils ne dominent pas encore complètement le marché des instruments professionnels, la qualité de leurs instruments ne cesse d’augmenter et est récompensée à l’international. Certaines régions du pays se sont spécialisées dans la fabrication d’instruments à corde comme dans le district de Pinggu, à l’est de Pékin.

Des dizaines d’ateliers sont créés dans les années 1980 puis, quand le gouvernement local déclare la lutherie comme industrie stratégique, Pinggu devient la capitale du violon en Chine. Un tiers des violons de la planète seraient assemblés dans ce district. Dans la province méridionale de Jiangxi, la ville de Xiqiao s’est aussi faite une spécialité du violon.

L’export vers l’Amérique

En effet, c’est de Chine que vient aujourd’hui l’écrasante majorité des instruments à corde dédiés aux étudiants du monde. En 2018, les chiffres à l’export des instruments à cordes joués à l’archet représentaient plus de 81  millions de dollars, pour plus d’1,5  millions d’instruments vendus. Le premier pays d’exportation de ces instruments est les États-Unis, où sont partis en 2018 447 647 instruments.

Avec une telle position à l’export, la Chine a beau ne pas concurrencer directement les marques européennes sur le plan qualitatif, elle leur pose malgré tout problème. « C’est un acteur qui perturbe un peu le marché du fait de ses prix très bas, surtout aux États-Unis où les fabricants chinois sont présents chez de nombreux revendeurs, sous des marques qui ne sont pas les leurs, explique Jérôme Perrod. Cela concerne les premiers prix, les instruments d’étude, mais il faut que nous restions vigilants car ils sont susceptibles de tirer les prix vers le bas. Nous devons en permanence justifier nos prix et la qualité de nos instruments. »

Importation croissante

Si le marché des instruments de musique était jusqu’à présent particulièrement tourné vers l’export, le cabinet d’analyse IBISWorld observe un changement ces dernières années. En 2005, l’exportation d’instruments de musique représentait 69 % des revenus du marché. Cela ne devrait plus représenter que 16 % en 2020. Pour autant, la demande nationale d’instruments de bonne qualité ne cesse d’augmenter. L’agence Daxue Consulting rapportait qu’en 2016, l’importation en Chine d’instruments de musique classique avait augmenté de 10 %. Dans son rapport, Matthieu David, fondateur et président du centre de recherche, estime que le marché de la fabrication devrait radicalement évoluer ces prochaines années en Chine : les structures les plus fragiles économiquement disparaîtront, ne pouvant faire face au coût de production, et les industries chinoises restantes devraient augmenter la qualité de leurs produits. Cette demande incite aussi les entreprises étrangères à se positionner durablement sur le territoire chinois.

Si Buffet Crampon ne délocalise pas ses usines en Asie du Sud-Est comme Yamaha, c’est que le groupe souhaite « être présent industriellement dans le tissu chinois et commercialement car cela nous permettra d’avoir une adhésion plus importante des consommateurs locaux. Nous sommes ainsi visibles, intégrés dans le pays et pas seulement considérés comme des exportateurs étrangers. C’est un marché en croissance sur lequel nous voulons être présents », explique Jérôme Perrod.

Reste que le gouvernement chinois, dans sa logique d’autonomie culturelle et industrielle, a tout intérêt à fournir à ses nombreux excellents musiciens des instruments de qualité, made in China.

Abonnement à La Lettre du Musicien

abonnement digital ou mixte, accédez à tous les contenus abonnés en illimité

s'abonner
Mots clés :

Commentaires

Aucun commentaire pour le moment, soyez le premier à commenter cet article

Pour commenter vous devez être identifié. Si vous êtes abonné ou déjà inscrit, identifiez-vous, sinon Inscrivez-vous