Des violons dans le bois d’un palais chinois

Mathilde Blayo 04/01/2021

Pierre-Yves Dalle Carbonare est luthier, installé à Toulouse depuis 1996.
Il revient pour nous sur l’histoire d’un bois particulier, chargé d’histoire, qui a traversé la planète pour se transformer en violon.

« C’était au début des années 2000. J’avais rencontré à Pékin une luthière qui m’avait parlé du bois d’un vieux palais tombant en ruine. Celui-ci se trouvait au sud de la ville millénaire de Xi’an, capitale de l’empire sous les dynasties Qin (221-210 av. J.-C.), Han (202 av. J.-C. – 220) et sous la dynastie Tang (618-907), pendant laquelle elle était une des plus grandes villes du monde. Le palais datait quant à lui de 1570, il a été construit pendant la dynastie Ming.

Ce palais tombait en ruine et les poutres et les pièces de bois ont été récupérées. La luthière rencontrée à Pékin a acheté des poutres et m’en a recelé quelques échantillons pour fabriquer les tables d’harmonies de violons et de violoncelles. J’ai fait huit instruments avec ce bois, que j’utilise quand j’ai des commandes. J’ai encore de quoi faire une trentaine de violons. C’est un bois qui n’est pas facile à travailler car il est « laineux », mais sa sonorité est parfaite.

D’un point de vue sonore, il est quasiment impossible de différencier un instrument fait dans du bois ancien, d’un instrument réellement ancien. Il est tellement sec qu’il est très léger, tout en produisant un son chaud et riche en harmoniques. Les petits canaux de ce bois d’épicéa sont secs et libres, ce qui permet au son de se propager davantage que dans du bois frais.

Sur les poutres récupérées dans ce palais il y a encore, à quelques endroits, des peintures et des sculptures. Alors quand je finis un instrument avec ce bois, j’offre ces morceaux d’art pour que le musicien ait avec lui une partie de son histoire ancienne. Il y avait une telle quantité de bois que cela ne posait pas de problème d’en ramener en France. En Chine, plusieurs luthiers travaillent avec ce bois ancien récupéré.

Pendant les Jeux Olympiques de Pékin, de nombreux quartiers anciens ont été détruits et, là aussi, du bois à été récupéré sur ces chantiers. Dans ce pays, le bois est très surveillé. Depuis 2017, l’abattage commercial des forêts naturelles est interdit. Il est très compliqué d’avoir des autorisations pour abattre des arbres. Une grande partie du bois utilisé en Chine vient d’Europe, notamment des forêts de Roumanie.

Il y a quelque chose de vraiment particulier dans le travail de ce bois, qui a une histoire, qui a vécu 400  ans. C’est un matériau précieux pour lequel j’ai beaucoup de respect et sur lequel je n’ai pas le droit à l’erreur. »

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