Le Plein du Vide de Xu Yi

Thomas Vergracht 04/01/2021

Lorsqu’elle arrive à la villa Médicis en 1996, la jeune compositrice chinoise pose ses bagages avec une idée :
écrire la clé de voûte de son cycle d’œuvres Rêves de Zhuangzi.
Un appel à la rêverie et l’ailleurs.

Fin 1988, Xu Yi s’installe à Paris. Elle quitte sa Chine natale avec la sensation de laisser derrière elle un pays qui se relève à peine de la Révolution culturelle, et qui commence tout juste à s’ouvrir au monde extérieur. Au Conservatoire, elle est d’abord auditrice chez Ivo Malec, puis chez Gérard Grisey, qui deviendra presque instantanément une source d’inspiration. Inspiration au sens chinois du terme nous précise-t-elle : celui de « renaissance ».

Hybridation de la pensée

Mais après avoir obtenu un premier prix de composition, très vite, les racines reviennent. Elles ne prennent pas le dessus sur ce nouveau goût européen, mais se métamorphosent en une subtile alliance des deux cultures chinoise et française, dans une hybridation de la pensée. Et ce mélange des deux univers tient notamment dans un terme : Yi King.

Recueil d’oracles sempiternels, le Yi King a déjà été utilisé par certains musiciens comme support à la composition. John Cage et Merce Cunningham agencent par exemple certaines de leurs œuvres avec cette base magique. « Chez moi, le Yi King est toujours associé aux spectres sonores, nous dit Xu Yi. Tristant Murail nous a un jour expliqué que le spectre de l’orchestre recouvre 192 quarts de tons. Immédiatement, j’ai pensé au système de divination du Yi King, qui contient 64 hexagrammes. 64 multiplié par 3 est égal à 192, et ce 3 multiplicateur apparaît comme central dans la pensée chinoise. Lao-Tseu disait bien que 1 génère 2, 2 génère 3, et 3 génère l’univers ». L’association des hexagrammes du Yi King avec une série de différents spectres sonores devient alors la marque de fabrique de la compositrice.

Un ballet à trois

Cet aspect ternaire des éléments est au cœur du travail de Xu Yi. Car la dualité blanche et noire du Yin et du Yang chère aux taoïstes n’est en réalité qu’un ballet à trois, car le souffle mouvant régit en fait les deux énergies contraires, opposées et complémentaires, positives et négatives, du plein, et du vide. « Mon intérêt pour la philosophie taoïste vient sûrement de mon enfance passée en Chine au moment de la Révolution culturelle. Cette manière de pensée infuse à la fois mon travail et ma vie de tous les jours. »

C’est là qu’arrive Le Plein du Vide, une œuvre pour un ensemble de 14 instruments associés à un dispositif électronique. L’alliance des forces contraires est à la manœuvre dans cette pièce qui peut être vue aisément comme un concentré de l’art de la compositrice, un petit précis tant musical que philosophique. L’œuvre commence par un appel de trompette qui se réverbère dans l’espace de la salle. Mais rapidement, cette figure d’appel sera interrompue par de violentes bourrasques de percussions. Une palette sonore dense, mais aussi enrichie par un dispositif électronique. Des « multi-espaces » qui s’ouvrent par une spatialisation du son. C’est parti pour quinze minutes de voyage entre ciel et terre, entre espace et temps, entre Yin et Yang, entre Plein et Vide.

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