La genèse de Faust

Alain Pâris 04/01/2021

La plupart des grands opéras ont connu une gestation tourmentée avec des remaniements en cours de répétition ou à l’occasion des premières reprises. Le chef-d’œuvre de Gounod tient du parcours du combattant.

Lorsque Carmen est tombée dans le domaine public, on a pu découvrir, grâce aux premières éditions musicologiques, que l’éditeur propriétaire avait conservé par devers lui, bon nombre de numéros écartés à l’origine qui n’avaient donc pu être exhumés. Dans le cas de Faust, la situation est encore plus complexe. L’opéra de Gounod a connu trois versions, sans compter les variantes intermédiaires et les multiples coupures, adjonctions ou corrections. Bärenreiter avait publié en 2016 le premier Urtext de la version définitive. 

Il aura fallu beaucoup de temps à Paul Prévost pour mener à bien le travail de bénédictin que nous propose à nouveau Bärenreiter avec les deux premières versions réunies dans un même ouvrage. Les numéros communs aux deux ne sont imprimés qu’une seule fois, avec des repères très lisibles permettant de bifurquer au moment des divergences. Grâce à ce procédé, on peut même imaginer une version à la carte qui n’aurait rien de sacrilège quand on sait que le passage de la première à la deuxième version s’est fait progressivement.

À l’origine, quatre actes

La partition livrée par Gounod au Théâtre Lyrique en 1858 n’aura eu qu’une existence éphémère, dans son intégralité du moins. Il faut d’abord retenir que Faust comporte alors quatre actes, avec dialogues et mélodrames remplacés dès 1860 par les récitatifs auxquels nous sommes habitués (Carmen avait connu le même sort). Lorsque vient l’heure de la création, en 1859, nous sommes pratiquement arrivés à la deuxième version, en cinq actes, celle qui fera l’objet de la première édition piano-chant publiée par Choudens la même année. Si l’on connaît, grâce à cette source, le visage de cette deuxième version, la première reste plus difficile à reconstituer car plusieurs numéros ont disparu ou ne nous sont parvenus qu’au travers de pages isolées, notamment du matériel d’orchestre. Année après année, le travail de Paul Prévost a porté ses fruits et a permis de proposer une édition cohérente.

200  pages d’annexes

Les deux forts volumes qui viennent de paraître chez Bärenreiter comportent en outre la totalité du livret et un appareil critique d’une grande richesse avec un historique comparé de chaque numéro. Quelques exemples parlants : “Le Veau d’or” n’apparaît que dans la deuxième version. À l’origine, c’était la “Chanson du scarabée” que Gounod dit avoir remis cinq fois sur le métier (mais seuls quatre états ont été retrouvés). “Une Chanson de Valentin” a été remplacée par le “Chœur des soldats”, mais le frère de Marguerite y a gagné sa fameuse cavatine écrite en 1863 pour le baryton anglais Santley. Et cette cavatine a remplacé le duo entre Marguerite et Valentin au début de l’acte  II. Vous suivez toujours ? Un déplacement, la scène de l’église qui trouvera sa place avant le chœur des soldats. Une suppression, le trio entre Faust, Siébel et Wagner au début de l’acte I. Une amputation, la cavatine de Faust qui comportait une centaine de mesures supplémentaires retrouvées en 2019. Et l’on pourrait s’immerger encore davantage dans cet immense puzzle que complètent 200  pages d’annexes, variantes et numéros incomplets. Une somme qui fera le bonheur des chercheurs comme celui des interprètes.

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