Transe et musique

Erwann Dianteill 19/01/2021

Erwan Dianteill, professeur et chercheur au Centre d’anthropologie culturelle de l’Université Paris-Descartes, s’est intéressé à la place et au rôle de la musique dans les religions afro-américaines et particulièrement dans le phénomène de transe.

Quelle place occupe la musique dans les religions afro-américaines ?

Dans les rites religieux africains de la côte atlantique, et afro-américains, la musique est presque toujours présente. Il y a quelques rares exceptions mais à partir du moment où il y a invocation aux divinités, aux ancêtres, il y a presque systématiquement des chants. Les grandes fêtes sont toujours chantées et « musiquées », selon le terme de l’ethnomusicologue Gilbert Rouget [1].  Des deux côtés de l’Atlantique, cette musique est associée à une inspiration, ce qui a plusieurs sens : être pénétré par un souffle, de façon abstraite ; ou une inspiration qui arrive par la possession d’un esprit ou la transe.

Dans ce phénomène de transe ou de possession, il n’est pas question d’un état altéré du corps ou de la conscience, mais c’est un véritable personnage qui s’incarne. Ce peut être un mort ou une divinité ; il y a tout un vestiaire de rôles qui peut être mobilisé.

Y a t-il des musiques particulières selon les entités convoquées ?

Mon hypothèse est que, pour une entité anthropomorphe, on utilisera le langage des hommes dans le chant, et plus on s’adressera à une divinité universelle, moins la musique sera marquée culturellement. Dans l’umbanda brésilienne[2], si l’on convoque l’esprit du caboclo, qui est un indien métis, libre et vivant dans la forêt sans contrainte, les chanteurs lui parleront en portugais ou en créole. Le principe c’est de parler le langage que comprendra l’entité. Dans l’invocation de ces esprits des morts, ce sont des chants populaires qui sont utilisés. En revanche, en s’adressant à une entité supérieure, la musique tend à abolir le sens des énoncés. À Cuba, pour les orishas, dieux d’origine yoruba, qui règnent sur des sections entières du cosmos, les croyants chantent en langue yoruba, sans intégration du portugais ou de l’espagnol, une langue donc qu’ils ne connaissent pas. La musique pour ces divinités est plus abstraite et en même temps plus normée. Il existe un rythme particulier pour chacune d’entre elle.

Quelle propriété de la musique en fait un instrument si lié à l’invocation du divin et à la transe ?

Des cinq sens, l’odorat et l’ouïe en sont deux qui n’objectivent pas spatialement la perception. L’odorat est aussi très utilisé dans certains rituels. La musique permet une médiation sensible entre monde extérieur et intérieur au point qu’on peut avoir du mal à distinguer ce qui est interne et externe. La musique permet ainsi l’incorporation. Celui qui danse pour une divinité et qui est pris par elle met sa tête sur le tambour rituel et le rythme entre en résonance avec la tête de la personne en transe. Il y a une continuité entre le tambour, le corps et le dieu, qui entrent en résonance. La musique joue un rôle central dans ce transfert entre monde objectif externe et monde corporel intérieur, c’est le vecteur de l’esprit jusqu’au cœur de l’homme. Une fois la divinité incarnée dans l’homme, elle parle et chante et on a un processus inverse d’extériorisation. La musique permet cette dialectique.

Pendant ces rites, les conditions spatiales peuvent renforcer l’effet de la musique. Pour certaines cérémonies, une trentaine de personnes sont enfermées dans une pièce de 15 mètres carrés. Le chant ou le son du tambour est réverbéré dans toute la pièce de façon à ce qu’on perde son origine. C’est un bain sensible, avec de l’écho et une vibration généralisée qui homogénéise l’expérience collective.

La musique n’est donc ni la cause de la transe, ni le signe de la présence d’un esprit ?

Considérer la musique comme une force permettant l’entrée en transe est naïf car il ne suffit pas de taper sur un tambour pour tomber en transe. Ce n’est pas suffisant de produire un impact sonore pour produire une spiritualité. À l’inverse, estimer que tout signe peut provoquer l’apparition d’une divinité, c’est ne pas tenir compte de la spécificité de la musique. Permettre une médiation sensible : c’est ce qui fait la particularité de la musique.

Pour en savoir plus : https://bit.ly/3pcC6RH

[1] Gilbert Rouget (1916-2017) ethnomusicologue. Il fût directeur du département d’ethnomusicologie au musée de l’Homme et directeur de recherche au CNRS. Africaniste, il a notamment étudié les relations entre musique et transe dans les cultes d’Afrique de l’Ouest.

[2] Umbanda : religion afro-brésilienne, pratiquée par environ 400 000 brésiliens.

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