La musique, au-delà des séparatismes

Antoine Pecqueur 27/01/2021

Les religions sont au cœur même du monde et de ses turbulences les plus violentes, mais elles amènent aussi à franchir nos frontières. L’exemple du West-Eastern Divan Orchestra en est emblématique. Il nous a semblé dès lors pertinent de prendre du recul en interrogeant les rapports entre religion et musique. D’autant que le répertoire sacré offre parmi les plus grands chefs-d’œuvre de l’histoire musicale.

En ce début d’année, le projet de loi sur les séparatismes divise la classe politique, entre militants d’une laïcité ferme et défenseurs d’une approche plus libérale. Le clivage se retrouve jusqu’au sein même de la majorité. Parmi les points les plus houleux du débat se trouve la question des signes religieux. La députée Aurore Bergé (LRM), qui est aussi membre de la commission des affaires culturelles à l’Assemblée (preuve que culture et religion sont étroitement liées…), souhaite interdire le port du voile pour les « petites filles » ou encore les mères accompagnatrices de sorties scolaires. Une annonce qui a soulevé une bronca.

Il nous a semblé dès lors pertinent de prendre du recul en interrogeant les rapports entre religion et musique. D’autant que le répertoire sacré offre parmi les plus grands chefs-d’œuvre de l’histoire musicale. Mais comment appréhender ces partitions, faisant le plus souvent référence à la religion chrétienne, lorsqu’on est d’une autre confession ? Dans ce numéro, des professeurs en conservatoire nous expliquent comment ils recontextualisent ces œuvres. La question de la pédagogie est une fois de plus centrale.

Jouer dans un édifice sacré est un acte récurrent pour le musicien classique. L’enquête de Mathilde Blayo nous montre les adaptations concrètes que cela suppose, pour pallier des acoustiques réverbérantes, des conditions d’humidité parfois extrêmes… Une fois ces étapes franchies, la musique peut dialoguer avec l’architecture ou la spiritualité, selon les convictions de chacun.

Autant d’aspects que connaissent parfaitement les organistes, qui seront gâtés dans ce numéro. Ils (re) découvriront en images la beauté des instruments historiques Silbermann d’Alsace et en texte les coulisses de la réparation des orgues de la cathédrale Notre-Dame de Paris, endommagés par l’incendie d’avril 2019.

La religion amène aussi à franchir nos frontières. L’exemple du West-Eastern Divan Orchestra est emblématique : Daniel Barenboim a voulu réunir dans cette phalange des musiciens juifs et musulmans, israéliens et arabes. Plus de vingt ans après sa création, deux musiciens témoignent de l’intérieur du fonctionnement de cette formation, des rêves accomplis mais aussi des désenchantements.

Car les religions sont au cœur même du monde et de ses turbulences les plus violentes. Aux funérailles d’Ivry Gitlis, le 30 décembre dernier, dans un magnifique hommage, Delphine Horvilleur, l’une des rares femmes rabbins de France, a rappelé que le premier nom du violoniste était Yits’hak Meïr : “le rire qui illumine", en hébreu. « Il a dû en changer parce que, lui dit-on,ça fait quand même trop juif”. Le gamin farceur et plein d’humour a une idée. Il emprunte à la géographie française le nom d’une petite ville de banlieue parisienne, Ivry… mais traduit à celui qui sait écouter toute la profondeur de son identité. Ivry c’est, bien sûr, le nom qui en hébreu désigne spécifiquement l’identité hébraïque. À partir de cette époque, cet homme sera connu sous un nom d’Hébreu. Comme une façon de dire au monde qui l’invitait à cacher ses origines : “Allez vous faire voir !" ».

Pirouette splendide d’un artiste qui aura conjugué musique et spiritualité, au-delà des séparatismes.

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