Vietnam : l’essor de la musique classique

Si le Covid fragilise le spectacle vivant en Occident, la musique classique embrase le Vietnam, épargné par la pandémie. L’expansion des villes favorise ce genre, longtemps lié à la ruralité. Les artistes vietnamiens nourrissent un rapport étroit à la musique française.

Le sujet prend de l’importance dans l’agenda politique. Pour preuve, la liste de construction des équipements ne fait que s’accroître : Conservatoire de Hué (2008), Erato School of Music (2008), Hanoï New Music Ensemble (2015), Sun Symphonic Orchestra (2017), Saïgon Philharmonic Youth Orchestra (2019), Vietnam Connection Music Festival (2019), Dalat Opera House (2021), théâtre de 1 700 places à Saïgon pour 2022…

Toutefois, le Vietnam reste peu exploré dans sa dimension musicale en Occident. Hormis le répertoire traditionnel, l’intérêt du public se limite au pianiste Đang Thái So’n, lauréat du Premier Prix du Concours Frédéric Chopin, et au compositeur Tôn Thât Tiêt.

Saint-Saëns

Les Opéras de Saïgon (1900), Hanoï (1911) et Haï Phong (1912) marquent une première sensibilisation du pays à la musique classique. Saint-Saëns écrit Frédégonde entre Saïgon et Côn So’n. En 2017, l’Opéra de Saïgon a retravaillé sur cette partition oubliée en partenariat avec la Fabrique Opéra de Grenoble.

Un siècle après la venue de Saint-Saëns, la dynamique s’inverse : les musiciens vietnamiens viennent en France. Nguyên Thiên Đao remporte en 1974 le Prix Olivier Messiaen, qui fut son professeur, et quinze ans plus tard, sa Symphonie pour pouvoir est créée par l’Orchestre National de France au théâtre des Champs-Elysées. Tôn Thât Tiêt, élève de Jean Rivier, est sans doute encore plus populaire. « Bien que son inspiration soit asiatique et même vietnamienne, ses pièces sont exécutées par des instruments occidentaux. On sent un espace entre le son qui est joué, et un son que l’on veut atteindre. Cet espace-là représente ce que Tôn Thât Tiêt appelle le silence. Un silence vivant », décrit le romancier Huỳnh Quôc Tê.

Échanges pédagogiques

Les échanges avec la France ne font que s’amplifier. En 2019, le violoniste Thiên Bao Phu crée un partenariat entre le Conservatoire de Saïgon, où il enseigne, et le CRR de Paris. À cette occasion, il invite le violoniste Christophe Poiget et le pianiste Jérôme Granjon. En échange, des étudiants vietnamiens étudient au CRR. « J’ai eu ce projet quand j’ai décidé de rentrer au Vietnam, après mes études au CNSMDP. J’espère continuer avec des violoncellistes, on en a besoin ici », nous dit Thiên Bao Phu. Une coopération semblable s’est tissée entre le Conservatoire de Toulouse et l’Hanoï College of Arts. De même, Honna Tetsuji, chef d’orchestre du Vietnamese National Symphonic Orchestra (VNSO), collabore étroitement avec l’Institut français. Le chef japonais est tombé amoureux du Vietnam pendant une tournée avec le Nagoya Philharmonic : « Je me souviens de cette lumière jaune qui me fait penser à des tableaux de Van Gogh ». Les musiciens « sont capables de produire ce son particulier, ce quelque chose que je n’ai jamais entendu ailleurs, en raison peut-être de la langue vietnamienne qui est si musicale. » Depuis son arrivée à Hanoï il y a 27 ans, le chef a invité un grand nombre d’artistes français : Pierre-André Valade, Célimène Daudet, Nathalie Marin… Le chef d’orchestre francophone du City Ballet and Symphonic Orchestra, Trân Vu’o’ng Thach, est promu cette année Chevalier des Arts et des Lettres.

Des lieux dynamiques pour le classique

Après deux mois de confinement, le concert "We Return" du VNSO en juin dernier symbolisait la victoire du pays face au coronavirus et le retour de la culture. Selon les sources officielles, l’épidémie n’a fait ici que trente-cinq morts. La renaissance musicale a été immédiate dans tous les lieux de concert comme d’enseignement, notamment les lieux les plus modernes.

L’Inspirito School of Music, créée en 2018 par le pianiste Lu’u Đu’c Anh, propose des ateliers d’histoire de la musique ou de pratique instrumentale. Derrière la vitre de la salle tout en bois, un enfant de sept ans joue un prélude de Rachmaninov. « Tout le monde veut être pianiste au Vietnam, je veux leur faire découvrir d’autres instruments, ouvrir leur esprit », nous dit Lu’u Đu’c Anh.

Dans le vieux quartier d’Hanoï, au fond d’une ruelle sombre, un autre lieu de concert récent fait vivre la musique classique. Une immense bibliothèque, un feu de bois, un mur en brique et trois musiciens : l’espace "Schubert in a mug" (SIAM) est né avec le désir d’ouvrir un espace convivial où les artistes et le public partagent leur passion pour la musique classique, de manière intime et naturelle. Au programme : César Franck, Claude Debussy, Gabriel Fauré, Nadia Boulanger… Les musiciens expliquent les pièces au public, analysent certains motifs. « Je suis très optimiste, le public est si jeune et énergique. C’est la première chose qui m’a frappé en rentrant des États-Unis », nous dit le violoncelliste Phúc Phan Đô. « C’est saturé en Europe, les limites ont été atteintes. Ici on a la possibilité de se lancer », note l’altiste Patcharaphan Khumprakob.

Ouvertures et découvertes

Certains instruments classiques sont encore méconnus au Vietnam, comme les cuivres. Xu Pham, jeune trompettiste du VNSO, a créé le Hanoï Brass Community en novembre dernier. Avec un répertoire élargi au jazz et à la musique de films, le groupe compte une dizaine de membres. « On ne comprend pas bien le rôle des cuivres ici. C’est pour ça qu’on parle avec le public, que nous présentons nos instruments », dit la trompettiste Urushihara Yuki.

Au niveau de la formation aussi, les enseignants cherchent à élargir les connaissances des jeunes sur la musique. Trang Trinh est pianiste diplômée de la Royal Academy of Music de Londres. Elle crée en 2013 "Wonder the Beginning", une association qui organise des ateliers avec des orphelins. L’association publie cette année un livre pour les écoles primaires où l’on découvre notamment des mélodies empruntées au répertoire français. « Pour la première fois le gouvernement autorise d’autres supports pédagogiques. Je suis très optimiste », nous dit-elle. La pianiste est aussi connue pour ses idées rocambolesques. Elle a notamment joué au milieu d’une forêt près d’Hanoï, fait un flashmob dans une école ou encore brûlé un piano dans une chambre en bois sans en avertir les pompiers…

Répertoire traditionnel et création contemporaine

Dans la province de Bac Giang, dans le village de Then, un homme ouvre une vieille porte en chêne. On entre dans une cour décorée de bonsaïs et d’érables japonais. Les poules narguent un chien de garde attaché et une partition est dessinée sur un tableau à craie fixé au mur. Au fond, un temple sombre où l’on devine un pupitre et le flanc d’un violoncelle. L’histoire musicale de ce village commence en 1956, lorsque le violoniste hanoïen Do Hûu Bài rencontre une première génération de fermiers. Leur amour pour le violon dépasse l’entendement : ils vendent du bétail pour se procurer des violons. Dans les années 1970, de nouveaux élèves sont formés par le professeur Nguyên Hu’u Đua. Aujourd’hui, la troisième génération nous joue Trông Com, un morceau folklorique vietnamien. Hà Văn Chinh perpétue la tradition pédagogique et dirige son jeune orchestre avec un bébé dans les bras. Les enfants, attentifs et joyeux, se précipitent sur leurs violons après l’école. « Je donne mes cours gratuitement, par plaisir. On écrit la musique donc je les forme à la théorie », nous confie Hà Văn Chinh.

Au Sud, dans la province catholique de Nam Dinh, se trouve un grand nombre d’églises. Depuis 1908, pour servir les messes, des instruments à vent sont fabriqués à la main. La tradition se perpétue dans un atelier depuis 1945. La famille s’active, découpe des patrons, moule et brûle le cuivre.

Dans les campagnes, ce sont aussi des instruments traditionnels qui occupent une place de choix dans le répertoire contemporain. Vũ Nhât Tân fonde en 2015 le Hanoi New Music Ensemble. Son œuvre mobilise le đàn bâu, instrument proche d’une cithare à une corde, dont la matière sonore imite une texture électronique. Et les orchestres intègrent des instruments d’époque : le HBSO jouait cet automne le Concerto pour đan nguyêt (instrument à deux cordes) de Quang Hài. Au cœur de la pièce, s’élève l’improvisation ésotérique du đàn nguyêt.

Au Vietnam, la musique classique progresse avec le développement des villes tout en restant familière à certaines cultures rurales. Elle s’enrichit des projets d’une nouvelle génération formée à l’étranger tout en préservant les traditions musicales. Un équilibre rare.

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