Les dossiers de l’écran

Nicolas Bucher 27/01/2021

C’est un peu ça la vie numérique. Une vie sans sas. Une vie pas très sensass où les seules salles d’attente sont celles des applis de visio ou du labo pour le test.

Aujourd’hui, j’ai passé la journée en visio. J’ai couru, sans bouger de ma chaise, de Zoom en Teams, de LifeSize en WhatsApp. J’ai eu mon lot d’interlocuteurs figés, de liens de réunion perdus, d’échos dans le casque, de paroles déchiquetées par la mauvaise qualité de la connexion.

Avec aussi mon lot d’échanges, de sourires, de joies de voir des collègues, des amis si loin de nous mais si près du cœur, des amis retrouvés dans l’enthousiasme des projets partagés. Des projets qu’on réalisera peut-être, mais qu’il est indispensable de faire avancer, de rêver, tout simplement, pour ne pas s’arrêter, pour pouvoir reprendre. Un jour.

Est-ce que vous vivez comme moi la violence de la fin d’une réunion en visio ? En "présentiel" – comme on dit – il y a un sas à la fin de la réunion. On échange quelques mots, on se raccompagne jusqu’à la porte, jusqu’en bas de l’escalier. On se dit au revoir deux ou trois fois. En visio, on appuie sur le bouton et, instantanément, on est de nouveau seul face à son écran. Ça me surprend toujours. Je me lève. Je refais un thé, je regarde par la fenêtre, les pensées flottant toujours un peu dans la réunion. Je passe à la visio suivante.

Une vie sans sas

J’ai passé la soirée devant un écran. J’ai regardé un spectacle. Capté. Dans une salle vide. Je ne m’y fais pas, même si je sais, intellectuellement, que c’est sûrement la seule manière de garder un pied sur scène, de continuer à travailler, à jouer, à créer, de ne pas enterrer les heures passées à monter des programmes, des productions. De garder un lien, même numérique, avec le public. Mais ça ne peut pas être ça le monde d’après. Ce n’est pas ça la fameuse réinvention.

J’y ai trouvé du plaisir aussi. J’ai vu les copains dans l’écran, comme en visio, mais avec un instrument dans les mains ou un costume, ou dans la fosse. Ça m’a fait d’abord plaisir pour eux. Et ça m’a fait plaisir pour moi, aussi.

Impression douce-amère à la fin du spectacle, qui se finit dans une solitude aussi violente que la réunion finalement, sans le sas du trajet de retour. Du fauteuil d’orchestre au lit. Directement. Après avoir appuyé sur le bouton.

C’est un peu ça la vie numérique. Une vie sans sas. Une vie pas très sensass où les seules salles d’attente sont celles des applis de visio ou du labo pour le test.

Oreille des pouvoirs

J’ai fait un passage par la télé. La vieille télé, celle en flux. Évidemment j’y ai croisé toujours les mêmes têtes. Vous savez lesquelles. J’ai calmé mon agacement. Je me suis dit que, après tout, c’était un choix de carrière que de s’exposer perpétuellement aux caméras de télévision, de la pub aux télé-crochets en passant par le reportage ou l’interview dans le journal. Finalement, cette omniprésence, c’est quand elle se conjugue avec l’oreille du pouvoir, l’oreille des pouvoirs, qu’elle suscite de l’énervement ou de l’amertume.

Mais je me suis rappelé que ce n’était pas mieux avant. Que certains artistes – tout à fait respectables eux aussi – avaient bâti leurs carrières sur le canapé de Chancel ou dans les fauteuils d’Ève Ruggieri. Nihil novi sub sole. Et pas très grave en fait, juste agaçant certains jours plus que d’autres. C’est aussi la télé qui veut ça.

Avant d’éteindre (d’éteindre quoi finalement ?), j’ai fait un dernier détour par l’ultime fenêtre de socialisation que m’offre la vie en couvre-feu de 18 h : les réseaux sociaux. Là, l’opium du Grand Soir, du Monde d’Après, côtoie les relents les plus dégueulasses du Monde d’Avant. J’ai croisé les copains aussi. Certains avaient regardé le même spectacle que moi. Pendant un instant, je me suis dit que c’était presque comme si nous étions allés ensemble au spectacle. Mais en fait non. Pas du tout.

Et malgré toute cette lumière bleue ingurgitée du matin au soir, j’ai cherché le sommeil.

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