Musique et religion : analogies ad libitum

Dorian Astor 27/01/2021
Les rapports entre musique et religion sont d’une extraordinaire complexité culturelle. Comment s’en sortir en quelques lignes ? Certainement pas par qu’est-ce que la musique ? Qu’est-ce que la religion ? Qu’est-ce que la musique religieuse ?

Toutes ces questions ont trouvé des réponses différentes selon l’époque historique, l’aire géographique, l’identité culturelle dans lesquelles elles réclamaient qu’on les pose et qu’on y réponde. Pour s’en sortir, il faudrait poser une tout autre question aux humains qui ont une religion et une musique, et vivent au milieu de ces rapports. Cette question serait : quel est ton monde ?

La question est ontologique et cosmologique. Parce qu’une ontologie est un certain mode d’identification des êtres et une cosmologie, un certain mode d’identification des rapports entre ces êtres. C’est par là qu’on se constitue un monde, et il y a de nombreux mondes. Première question, donc : comment identifies-tu les êtres qui forment ton monde ? Humains et dieux, esprits et corps, ciel et terre, son et rythme, bien et mal, beau et laid, récompense et punition, louange et prière, amour et crainte, orgueil et humilité, ad lib. Car il y a une multitude de manières d’être : des êtres matériels et immatériels, animés et inanimés, des êtres sonores et rythmiques, rituels et surnaturels, des concepts, des affects, des percepts, des valeurs, etc.

Deuxième question : comment les mets-tu en rapport ? Toutes ces manières d’être sont prises dans des multitudes de rapports en tous sens. Prenez n’importe quel être susnommé, et demandez : comment les as-tu mis en rapport ? Par exemple, un son et un rythme, un rythme et un corps, un corps et un amour, un amour et une louange, une louange et une crainte, une crainte et un mal, un mal et une valeur, une valeur et une beauté, une beauté et un dieu, un dieu et un son, ad lib. Prenez n’importe quels êtres et rapportez-les à n’importe quels autres : si vous pouviez épuiser les combinaisons, vous obtiendriez le monde de quelqu’un, individu ou groupe. Classer les religions, classer les musiques, puis classer les rapports entre elles, cela revient à identifier des manières de faire monde.

On objectera que mes remarques sont valables pour toute activité humaine. C’est que je ne cherche pas une définition, mais une méthode. Bien sûr, on pourrait dire, par une première approximation, qu’une religion exprime les rapports désirables entre les humains et les dieux ; qu’une musique exprime les rapports désirables entre les sons et les rythmes. Mais l’on sent bien que tous les autres rapports d’expression sont toujours déjà impliqués.

Le savoir (art ou science) des rapports d’expression est l’analogie : elle sous-tend les mathématiques et la politique, la magie et l’économie, la poésie et la physique, la musique et la religion. L’analogie est le chemin par lequel on peut comprendre qu’un être exprime à sa manière et sous un certain rapport le monde qu’un autre être exprime d’une autre manière et sous un autre type de rapport. Quel est ce monde commun qu’expriment cette musique et cette religion, qui elles-mêmes s’expriment mutuellement ? Un seul exemple, familier et donc arbitraire : soit une Passion de Bach.

Dans quel monde s’entr’expriment une âme et un hautbois, une dissonance et une souffrance, une prière et un choral, un dieu et une fugue ?
Ad libitum jusqu’au vertige.

Les rapports entre musique et religion participent du grand vertige analogique du monde où nous plongent nos cosmologies. Jean-Sébastien, quel est ton monde ?

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