Le Divan Orchestra : le dialogue des religions

Anne-Lys Thomas 27/01/2021

Il y a plus de vingt ans, le chef d’orchestre Daniel Barenboim et l’intellectuel Edward Saïd créaient le West-Eastern Divan Orchestra pour réunir des musiciens israéliens et arabes. Alors que le climat politique est toujours aussi tendu, comment s’ exprime aujourd’hui cet idéal ?
Entretien croisé avec Adrian Salloum, timbalier, et Ori Wissner Levy, violoniste. 

D’où venez-vous et quelles formations musicales avez-vous reçues avant d’entrer au West-Eastern Divan Orchestra ? 

Adrien Salloum : Je suis né en France, mon père est libanais et ma mère française. J’ai un parcours musical plutôt atypique. Je suis entré au conservatoire à vingt ans en partant quasiment de zéro, surtout dans le domaine de la percussion classique. Mes tâtonnements m’ont mené à Berlin où j’ai rencontré Willi Hilgers, qui était à l’époque timbalier à la Staatskapelle de Berlin dirigée par Daniel Barenboim et qui est devenu mon professeur. Un jour, il m’a prévenu que le West-Eastern Divan Orchestra recherchait un timbalier pour sa tournée estivale. J’ai été pris et mon aventure avec l’orchestre a commencé.  

Ori Wissner Levy : Je suis juif et je suis né à New York d’un père israélien et d’une mère américaine. Mes parents étaient très attentifs à l’éducation musicale de leurs enfants et j’ai commencé à jouer du violon avant mes cinq ans. Nous avons déménagé en Israël quand j’avais 8 ans et nous nous sommes installés à Kfar Sava. À 23 ans, je suis allé poursuivre mes études musicales à Berlin. En 2016, ma professeure de violon Mihaela Martin m’a suggéré de tenter ma chance au West-Eastern Divan Orchestra où j’ai été accepté. 

 

Dans quelle mesure vos cultures musulmane et juive vous ont encouragés
à rejoindre l’orchestre ?

A.S. : J’étais très curieux de cette expérience, en particulier d’observer des Arabes et des Israéliens travailler ensemble et être amis, ce que je n’imaginais pas possible. Une partie de ma famille a subi la guerre civile au Liban et l’invasion par Israël en 1982 : j’ai grandi avec un discours plein de méfiance envers ce pays et j’en ai gardé quelques séquelles… Toutes ces raisons me donnaient envie de rencontrer des musiciens israéliens, mais aussi des musiciens qui avaient une culture plus proche de la mienne. En France, les personnes d’origine arabe sont minoritaires dans le milieu musical. 

O.W.L. : Au-delà de l’expérience musicale, ce qui m’attirait le plus au Divan Orchestra était la possibilité de rencontrer et de travailler avec des personnes venues de pays que je n’ai pas le droit de visiter en tant qu’Israélien, comme la Syrie. Ce qui est tristement ironique puisque mes grands-parents sont originaires de ce pays. 

Cette diversité culturelle a-t-elle réussi à faire évoluer des préjugés ?

A.S. : L’expérience est allée bien au-delà de mes espérances. Je suis passé en quelque sorte d’une image fantasmée de l’autre à la réalité. Travailler dans cet orchestre m’a donné une ouverture d’esprit sur les sociétés de nombreuses régions du Moyen-Orient, que ce soit la philosophie étrangère, les détails banals du quotidien ou les questions d’éducation. Savoir ce qu’on apprend à l’école en Israël par exemple ! 

O.W.L.: En nouant des amitiés avec des Palestiniens, des Syriens, des Libanais et des Iraniens, j’ai réalisé que nous pouvions complètement nous entendre sur de nombreuses questions. C’est la force du Divan Orchestra de rassembler des personnalités très différentes grâce à la musique. La clef est d’accepter nos différences et de communiquer. 

Et vos visions du métier de musicien ? 

A.S. : Sur le plan musical, le Divan Orchestra m’a tout appris. Quand j’y suis entré en 2011, c’était ma première expérience d’orchestre. Nous préparions cet été-là l’intégrale des symphonies de Beethoven, qui est au timbalier ce que Paganini est au violoniste... Je me suis senti capable d’aller n’importe où après. Le fait d’être confronté à des musiciens venus d’autres cultures a été une source de connaissances et d’ouverture d’esprit que je n’aurais jamais pu avoir ailleurs, même dans les phalanges qui réunissent beaucoup de nationalités différentes comme l’Orchestre philharmonique de Berlin. J’ai aussi été bouleversé par la rencontre avec Daniel Barenboim, qui était une sorte d’icône pour moi.

O.W.L.: Daniel Barenboim m’a aussi beaucoup apporté en tant que musicien et pédagogue. J’ai été très inspiré dans mon jeu par son attention à chaque détail, par la manière à la fois grave et passionnée avec laquelle il envisage la création musicale. Il dit toujours que faire de la musique devrait être une nécessité existentielle et que, si ce n’est pas le cas, il vaut mieux ne pas faire de musique du tout. Cette approche absolue m’a donné l’envie d’atteindre des sommets.

Le concept du West-Eastern Divan Orchestra, qui est le dialogue entre les cultures et les religions, se traduit-t-il par des débats entre vous ? 

A.S. : Quand j’y suis entré il y a dix ans, Daniel Barenboim et Mariam Saïd invitaient près de Séville des intellectuels juifs et du monde arabe pour organiser des débats en parallèle de nos répétitions. Ces rencontres étaient des moments très intenses émotionnellement, d’autant plus forts que c’était l’année des printemps arabes et de la crise syrienne. Cette effervescence intellectuelle est moins présente aujourd’hui et les musiciens se mélangent moins. L’orchestre a beaucoup évolué pour devenir une phalange de très haut niveau, composée de trentenaires voire de quarantenaires, loin de son identité d’origine et en décalage avec l’image qu’elle veut encore donner. 

O.W.L. : Il y a des débats. Nous parlons surtout de la musique et de notre quotidien mais il nous arrive de discuter de questions plus sensibles. Pendant la dernière tournée du Divan à Bonn, en décembre, j’ai eu l’occasion de parler à quelques amis palestiniens. L’un d’eux était complètement ouvert au dialogue et nous nous sommes compris même sans avoir les mêmes points de vue, d’autres refusent de se remettre en question… J’apprends toujours beaucoup de ces discussions. 

Le Divan Orchestra a fait des centaines de concerts dans une trentaine de pays mais quasiment jamais au Proche-Orient, excepté un concert hautement symbolique à Ramallah en 2005.
Pensez-vous qu’un tel événement pourrait être réitéré aujourd’hui ? 

A.S. : Impossible. La crise en Palestine est devenue explosive et l’orchestre se risque moins qu’auparavant à jouer dans de tels contextes. Il y a quelques années, on a pu jouer à Abu Dhabi et pour l’occasion, tous les musiciens israéliens avaient des passeports diplomatiques fournis par le gouvernement allemand. La prochaine tournée prévue, en Afrique, s’éloigne selon moi de l’idée originale du Divan, qui est la paix au Moyen-Orient… Je crois que la musique peut faire dialoguer les religions au sein même de l’orchestre, pas au-delà. 

O.W.L. : En tant qu’Israélien, je sais que je ne peux pas jouer dans certains pays, comme en Syrie ou au Liban. La décision de jouer à Ramallah ou dans certains pays en crise ne dépend pas de l’orchestre mais de la bonne volonté des politiciens en place, d’un contexte démocratique. Je ne pense pas que renouveler un tel concert soit impossible dans le futur et j’espère pouvoir jouer un jour à Ramallah. 

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