Mariages et enterrements en musique

Anne-Lys Thomas 27/01/2021

Des entreprises proposent un accompagnement sur mesure pour les cérémonies religieuses. Les répertoires varient selon les contextes.

Les archets s’abaissent. Une cantate de Bach s’élève sous la voûte. « Jésus que ma joie demeure », module la chanteuse, accompagnée par un violoniste et une violoncelliste. Les trois musiciens s’effacent. Ils se sont discrètement glissés à côté de l’orgue, à la droite du chœur de l’église de l’Immaculée-Conception, à Boulogne-Billancourt. Le trio prend place dans une cérémonie funéraire, hommage à une mélomane décédée d’un cancer à 54  ans. Ses amis et ses collègues ont créé une cagnotte pour faire appel à Elicci, un service d’accompagnement musical pour les obsèques. « Les musiciens d’Elicci sont choisis pour leur professionnalisme et leur technique musicale, mais aussi pour leur capacité d’empathie, explique Aliette Frangi, fondatrice de cette entreprise. Quand la famille se met à fondre en larmes, je sais que notre musique a joué aussi un rôle. »

Réseau de 250 musiciens

Ce pouvoir cathartique de la musique est le mot d’ordre d’Elicci, qui officie à l’église, au cimetière ou au crématorium. La start-up est née d’une lassitude. En 2014, Aliette Frangi claque la porte de son entreprise d’assurances. Passée par des études de commerce et violoniste amateure, elle se met en quête d’un métier « avec une valeur ajoutée humaine » et regarde du côté des obsèques. « J’avais remarqué que les cérémonies funéraires étaient souvent impersonnelles et mal accompagnées sur le plan musical, contrairement aux mariages… » Sept ans plus tard, Elicci est un réseau de plus de 250 musiciens et chanteurs qui s’étend à Toulouse, Lille, Lyon, Nice, Cannes, Monaco et Bordeaux. Cet éparpillement local permet d’agir vite sur place dans un contexte où les familles disposent d’un temps limité pour s’organiser.

Intermittents

Jazz, variété, gospel, musiques du monde, classique… Les musiciens recrutés par Elicci sont tous des professionnels, des intermittents du spectacle qui proposent leurs services en complément de cours et de concerts. « La musique live peut permettre de mieux prendre conscience de l’expérience parfois brutale du décès d’un proche. Elle aide à méditer, à prier ou à rendre un dernier hommage au défunt, souligne Aliette Frangi. Qu’on soit croyant ou non, le deuil nous confronte à un mystère de la vie qui nous dépasse et qui peut être sublimé par la musique. Elicci reçoit beaucoup de demandes, ce qui révèle un vrai besoin de la musique live au moment du deuil. »

Sélection sur audition

Mais c’est le marché du mariage qui a surtout bénéficié de cet enthousiasme pour l’accompagnement musical. Lancée en 2016, l’entreprise Live Tonight met en relation des clients et des groupes pour des prestations live. La plateforme a rapidement évolué pour couvrir un large champ du domaine événementiel : concerts privés, mariages… « Nous avons vite mesuré la difficulté de trouver des musiciens pour une date, un lieu et un budget précis, en particulier pour les mariages. Live Tonight est un outil qui facilite les démarches des clients mais aussi des musiciens intermittents, en leur simplifiant des démarches administratives souvent lourdes », précise Henri Jousse, fondateur de l’entreprise. Le réseau rassemble aujourd’hui des musiciens dans plus de 400 villes françaises.

Chants liturgiques

Même concept pour Popcorn Factory, lancée en 2018, qui a fait des mariages sa spécialité. « Nous sommes là pour donner vie à votre fête », promet l’équipe. Formée au chant lyrique, Anne-Lise Vouakouanitou, 33 ans, chante pour Popcorn Factory dans plusieurs registres, de la pop au classique. « Le classique est peu demandé pour les cérémonies religieuses de mariage, qui se cantonnent surtout aux chants liturgiques », explique-t-elle. Il intervient surtout pour la procession, voire le vin d’honneur, confirme Henri Jousse : « Le choix du classique est dans ce cas-là synonyme de raffinement. Pour les mariés, c’est un spectacle sonore mais aussi visuel. »

Tubes classiques

Du côté des obsèques, le classique reste roi. « Le répertoire funéraire dans la musique classique est énorme, entre les stabat mater, les passions, les requiems et toutes les messes. En dehors du religieux aussi, dans les opéras par exemple comme la « Lamentation de Didon » dans Didon et Enée de Purcell ou « Lascia ch’io pianga » dans Rinaldo de Haendel qu’on me demande régulièrement », énumère Aliette Frangi. Dans l’église de l’Immaculée-Conception, la cérémonie se poursuit, rythmée par de grands « tubes » de la musique classique religieuse : Ave Verum Corpus de Mozart pour la communion ou In Paradisum du Requiem de Fauré pour la procession finale. La fondatrice d’Elicci a créé une base de données riche de 600 musiques funéraires dans tous les styles, qu’elle propose aux familles selon leurs préférences. « La musique traditionnelle et les berceuses ont beaucoup de succès, comme Suo Gân, une berceuse galloise qu’une famille m’avait demandée et que je propose régulièrement maintenant, ou bien les chansons populaires de De Falla. »

C’est son cheval de bataille : montrer que la gaieté et les enterrements ne sont pas antithétiques, une vision plus lumineuse des enterrements qui commence à essaimer en France. « Une famille sur deux me dit qu’elle ne veut surtout pas que la cérémonie soit triste », sourit-elle. Pour clore la cérémonie à l’église de l’Immaculée-Conception, elle a suggéré à la famille de choisir le Duo des fleurs de Léo Delibes. Mais c’est seulement la messe achevée, sur le parvis de l’église, que le trio a interprété le célèbre air de Lakmé. Dans le cas des obsèques religieuses, la cérémonie à l’église est en effet pilotée du début à la fin par l’équipe paroissiale, qui tolère peu la musique profane. « C’est mon épine dans le pied… Pour défendre certains morceaux, on doit souvent batailler avec les paroisses qui ont peur qu’on fasse du spectacle et qu’on sorte du canon liturgique », précise Aliette Frangi. Les prêtres n’ont pas toujours été aussi frileux. Très en vogue pendant la Renaissance, la forme de la messe-parodie était composée à partir d’œuvres polyphoniques profanes préexistantes, très populaires auprès des fidèles. Des chansons légères transformées à l’envi en Kyrie ou en Agnus Dei… 

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