La précarité des étudiants face au Covid

Mathilde Blayo 27/01/2021

Entre démotivation face à leur instrument, inquiétude pour leur avenir professionnel et difficultés économiques, les élèves des conservatoires tentent de garder le cap et s’adaptent comme ils peuvent dans une France où la culture est à l’arrêt. 

 « J’ai l’impression que depuis le mois d’avril, je survis plus que je ne vis. Je perds le goût de ce que je fais. Mais je n’abandonnerai jamais, j’ai fait trop de sacrifices et je veux toujours être compositeur. » Le témoignage de Frédéric Ruiz, étudiant au Conservatoire national supérieur de Paris (CNSMDP), reflète les doutes et la volonté des jeunes musiciens toujours en étude. Lors du premier confinement, Frédéric était l’un de ceux qui ont dû rester à Paris, dans un petit logement, coupé de ses proches : « Les contacts minimes et virtuels avec les professeurs ne compensaient pas le sentiment de solitude. » Cet isolement a particulièrement pesé sur les étudiants étrangers, comme la violoniste Sepideh Nikoukar, étudiante au Pôle supérieur Paris Boulogne-Billancourt (PSPBB), qui a décidé de rester à Paris avec son père et de ne pas rejoindre le reste de sa famille en Iran : « C’était compliqué de se dire qu’on était loin de nos proches, qu’il y avait aussi la crise chez nous et qu’on ne pouvait rien y faire. » Le premier confinement a également demandé à tous les étudiants de s’adapter à une autre pédagogie. « Le conservatoire n’était pas particulièrement prêt à assurer complètement les cours en distanciel, il y a eu un grand temps d’adaptation et psychologiquement ça a vraiment usé mes batteries », nous confie Frédéric Ruiz. 

Les différences sont alors importantes selon les professeurs et leurs aptitudes numériques, mais aussi selon les environnements de travail des jeunes. Pour certains, ce premier confinement a été l’occasion d’explorer d’autres disciplines ou de mener une introspection fructueuse. Pour d’autres, l’autonomisation induite par la fin des cours en présentiel a profondément perturbé leur apprentissage. Alors en première année de classe de jazz au CNSMDP, Christelle Raquillet a eu du mal à « avoir de l’autodiscipline. Après un diplôme d’État (DE) en flûte traversière classique, je découvrais le jazz et mes cours ne se prêtaient pas du tout au distanciel. »

Découragement

Pendant l’été qui a suivi, plusieurs étudiants interrogés parlent d’une « renaissance ». Christelle Raquillet a retrouvé les concerts de jazz manouche avec un engouement salvateur : « Nous avions un réel besoin de jouer, de sortir, c’était poussé à l’extrême avec une fougue un peu étrange car le risque de contamination était toujours là. Je n’ai pas voulu voir arriver le deuxième confinement, qui a été très difficile à vivre. » Malgré le fait que les établissements artistiques d’enseignement supérieur ont pu maintenir certains cours en présentiel pendant cette période, ou laisser un libre accès aux salles pour que les étudiants viennent travailler, beaucoup de jeunes musiciens ont moins bien vécu ce deuxième confinement. « Je n’avais plus de motivation. Le jazz c’était nouveau pour moi. Je n’ai pas cette culture-là et j’avais besoin des professeurs et du groupe pour apprendre. Alors qu’en classique je travaillais des heures chaque jour, là j’ai souffert de mon manque de motivation pour mon instrument », confie Christelle Raquillet. Comme elle, Jonathan Czapla, élève au Pôle Aliénor en Dnspm1 de musique traditionnelle et en DE d’enseignement dit avoir été « très découragé » pendant le deuxième confinement. « La situation générale pour la culture, avec les salles fermées, les concerts à l’arrêt… ça m’a vraiment miné. Je me suis démotivé et n’arrivais plus à travailler. Seule la pratique de la veuze 2 me tient encore. »

Concours et prix

Ces épisodes de confinement ont profondément bouleversé les habitudes de travail des jeunes musiciens qui devaient, pour certains, faire leurs preuves lors du prix de fin de cursus ou lors de concours. Juliette Guitard, pianiste en deuxième année au PSPBB, était inscrite au concours du Conservatoire supérieur de Lyon en 2020 : « Le concours a été déplacé en septembre, les pièces ont changé, tout cela m’a perturbée dans mon travail d’autant que mon professeur de l’époque n’était vraiment pas à l’aise avec les cours par vidéo. Je n’étais pas suffisamment préparée quand je l’ai passé. » Les jeunes en fin de parcours se sont aussi vu retirer la tradition du prix scellant leurs années d’études. Antonin Le Faure a terminé ses études en juin dernier au CNSMDP et n’a pas passé son prix. « C’est un moment de rencontre qui marque la fin d’un cycle de vie et d’étude, qui forge une personnalité musicale. En étant privé de ce moment, nous avons eu le sentiment de ne pas être pris au sérieux, rapporte Antonin Le Faure. Ces fins de cycle sont aussi l’occasion de se faire repérer car il y a souvent des agents ou des musiciens d’orchestres renommés dans le jury. » Un prix de compensation devait être organisé en décembre, mais il a dû être annulé à cause de l’épidémie.

L’insertion professionnelle

L’inquiétude des étudiants les plus âgés porte bien sur la question de l’insertion professionnelle. Avec une vie musicale à l’arrêt depuis le mois d’octobre – voire depuis mars dernier – les occasions de se montrer et de faire ses preuves ont été très réduites. Solène Dumontier, altiste en dernière année de Dnspm au PSPBB, a été engagée en septembre à l’orchestre-atelier Ostinato, orchestre pour l’insertion et la promotion des jeunes musiciens. « Il y a eu très peu de concerts pour le moment alors que d’habitude il y a un grand nombre de sessions, regrette Solène Dumontier. Tous les projets que l’on peut normalement mener à côté de nos études, qui nous permettent de nous insérer dans la vie professionnelle, sont à l’arrêt. Dans notre milieu, c’est pourtant si important de discuter, de nouer des liens avec des personnes qui pourront plus tard nous appeler sur un projet. Là, c’est impossible de créer ces liens et difficile de les entretenir. » L’inquiétude quant à leur future vie professionnelle domine chez les étudiants les plus âgés qui voient les concours d’orchestres inlassablement reportés voire annulés. « Quand ces concours reprendront vraiment, il y aura tellement de candidats qu’il faudra être présent et pas en échange à Berlin. J’ai l’impression qu’on est un peu soumis à la loi de la survie », confie Axelle, altiste en dernière année de master au CNSMD de Lyon.

Pour compenser ce manque, plusieurs étudiants souhaiteraient faire un prolongement d’étude et ainsi repousser la fin de leur formation d’une année. C’est ce qu’ont demandé Antonin Le Faure et son camarade accordéoniste, en cursus de musique de chambre. Marine Thyss, directrice adjointe du CNSMDP, explique que la direction « réfléchit aux possibilités de prolongement. Nous essaierons de faire en sorte de garder les nouvelles entrées tout en permettant à ceux qui le veulent de rester. Mais nous cherchons encore des solutions pour résoudre les problèmes financiers et techniques que cela engendre. » Pour l’heure, « attendre » reste le maître mot des étudiants.

Précarité économique

Une attente de plus en plus critique pour une partie d’entre eux qui se trouve en difficulté économique. Si beaucoup peuvent encore compter sur le soutien de la famille, de nombreux étudiants font face à une précarité grandissante. « J’avais déjà des problèmes d’argent avant la crise, ma famille n’est pas aisée. Je donnais quelques cours d’éveil musical qui me permettaient de payer ma nourriture et les transports, raconte Jonathan Czapla. Pour m’en sortir sans ces cours, j’ai dû compter sur l’aide de mon grand frère et du Pôle Aliénor qui m’a fait une avance pour l’année. » L’impossibilité de continuer leur petit boulot d’ouvreur, ou leurs cours particuliers, alimente l’anxiété générale des jeunes comme Sepideh Nikoukar : « Je suis boursière et j’ai pu solliciter ma famille, mais psychologiquement, savoir qu’on est juste financièrement et qu’on ne pourra pas trouver un moyen de gagner un peu d’argent si on a une dépense, c’est un réel stress. » Ne touchant plus aucun cachet, Axelle va quant à elle devoir reprendre un emploi étudiant en donnant des cours de mathématiques ou en gardant des enfants. « Je me suis sincèrement posé la question d’arrêter, confie-t-elle. Cette interrogation, de s’arrêter ou pas, n’est pas une question d’envie, mais dépend d’une réalité financière. » Une amie d’Axelle étudiant dans un conservatoire supérieur et souhaitant rester anonyme car elle cumule le statut d’intermittent à celui d’étudiant, dépend économiquement de ce statut : « L’année blanche est un sursis. Mais quand les maisons d’opéras et orchestres rouvriront, si elles n’appellent pas de musiciens supplémentaires ce sera très difficile pour les jeunes entrant sur le marché du travail. »

Soutien des établissements

Pendant la crise, les établissements se sont globalement montrés présents et à l’écoute des étudiants, apportant des aides financières. S’il a fallu un temps d’adaptation lors du premier confinement, les conservatoires ont rapidement mis en place un dialogue avec les représentants des étudiants. Au PSPBB, Anne-Marie Le Guével, directrice par intérim, a créé un fonds de soutien de 18 000 euros, réparti entre 33 étudiants lors de la commission de décembre. « Le fonds est reconduit au moins avec le même montant, et on prévoit une autre commission en février », explique la directrice. L’établissement prévoit aussi de créer un fonds de soutien aux jeunes diplômés, qui appuiera les jeunes dans leurs projets jusqu’à trois ans après l’obtention du diplôme. Au CNSMDP également, une bourse sur critères sociaux, indépendante du CROUS, a été distribuée à 30 % des élèves du Conservatoire. « Les mécènes, grâce à qui nous avons ce fonds, ont été plus généreux cette année, rapporte Marine Thyss. Des repas à un euro ont été mis en place depuis novembre. Nous avons aussi un partenariat avec la Troisième Rive qui est une cellule de soutien psychologique. Des permanences ont lieu deux fois par semaine et permettent de détecter les urgences pour les orienter vers les structures spécialisées. » Sur le plan de l’insertion professionnelle, les établissements ne trouvent pas d’autre solution que de proposer à leurs étudiants des captations de bonne qualité. Plusieurs fondations, comme la Société Générale, ont aussi permis à des étudiants de toucher des aides, mais pour Philippe Le Faure, membre de Fuse3, « ces fondations devraient mieux répartir l’argent et ne pas s’intéresser qu’à ceux qui sortent du CNSM ».

Reconversion

Quelques étudiants pensent d’ores et déjà à assurer leurs arrières en continuant sur un master non lié à la pratique instrumentale. Jonathan Czapla a même envisagé de passer un CAP vente. Dimitri Leroy, étudiant au CNSMDP et président de l’Association nationale pour les étudiants danseurs et musiciens (Anedem), a pu constater que « de nombreux étudiants regardent vers d’autres formations ». Pour lui, l’anxiété des jeunes musiciens est alimentée par « l’idée qu’on nous sert qu’il faut être soliste ou rien. Quand les étudiants se rendent compte que ce débouché-là concerne un musicien sur mille, ils se démotivent forcément. Il y a un vrai travail à mener dans les établissements pour donner des alternatives au métier de soliste ou de musicien d’orchestre. Ceci ne veut pas dire renier le savoir-faire et l’exigence que nécessitent ces postes, mais il faut montrer aux artistes ce qu’ils peuvent faire d’autre. »

Mais les jeunes musiciens se montrent combatifs et, pour certains, l’effet de la crise a même renforcé leur vocation. « Avec cette crise on a la preuve que sans la culture les choses ne vont pas bien. C’est la preuve qu’on ne pourra pas tout résoudre avec Bercy et l’Intérieur, que la société ne vit pas mais survit sans la culture, considère Dimitri Leroy. Je vois encore plus qu’avant ce que je dois accomplir et la nécessité qu’il y a de faire du lien entre les personnes. Nous avons incontestablement un rôle à jouer. »

1. Diplôme national supérieur professionnel de Musicien.

2. Cornemuse du pays nantais.

3. Fédération des usagers du spectacle enseigné.

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