« Je n’ai jamais fait de la musique ma religion. »

À trente-deux ans, Narimène Bey est chanteuse et musulmane. Mais le port du voile est difficile à faire accepter dans le secteur. Entre apprentissage musical et pratiques religieuses, elle a accepté de se confier sur son parcours et son expérience.

Votre formation musicale débute lorsque vous intégrez une classe à horaires aménagés. Comment avez-vous perçu l’apprentissage de la musique, et notamment du répertoire sacré ?

Narimène Bey : J’avais sept ans et j’étais ravie d’intégrer cette classe. J’ai toujours aimé l’école et la musique, alors pouvoir coupler les deux, c’était une réelle chance pour moi. L’apprentissage du répertoire sacré ne m’a jamais dérangée. Je savais que les chants religieux faisaient partie intégrante de ma formation et à aucun moment cela n’a heurté mes croyances. Sur ce point-là, le travail pédagogique des professeurs est très important. Il y a tout un processus de démystification et de recontextualisation des textes. Parler d’une religion ne signifie pas qu’il faille la pratiquer. Et comprendre cette différence est primordiale. Après, il faut dire aussi que j’ai la chance d’avoir une famille ouverte d’esprit. Lorsque je rentrais chez moi le soir, j’en discutais avec ma mère et c’était très intéressant de faire des parallèles entre la Bible et le Coran. Cela m’a permis de m’approprier tous ces textes. Quand je chantais le répertoire sacré chrétien, je le faisais en tant que musulmane. Et à aucun moment je ne me suis sentie obligée de renier ma religion.

Et pour ce qui est des concerts dans les églises ?

N B : J’ai toujours trouvé ces lieux magnifiques, en termes d’architecture et d’acoustique. Comme pour le répertoire sacré, chanter dans une église ne fait pas de moi une chrétienne. Mais je sais qu’il y a une vraie méconnaissance sur le sujet. Même mes parents étaient un peu dubitatifs au départ. Ils me disaient de faire attention, de ne pas reproduire les rituels que j’y voyais… Et très vite ils se sont aperçus que ça ne changeait strictement rien à ma foi. C’est surtout du côté de mes amis musulmans que l’incompréhension était la plus forte. Pour eux, jouer dans une église n’était pas compatible avec l’Islam. Cela faisait forcément de moi une mauvaise pratiquante. Alors que ce n’est jamais mentionné dans le Coran. « Lisez vos textes ! » était la seule réponse intelligente à leur donner.

Vous avez commencé à porter le voile à 18  ans, âge auquel vous intégrez le Conservatoire de Nancy. Est-ce que ça a été un frein pour vous ?

N B : Je ne dirai pas que ça a été un frein, j’ai pu le porter librement, mais ce qui est triste, c’est que si vous êtes attentifs, il y a très peu de femmes voilées dans les conservatoires. La plupart des musulmans que j’ai rencontrés dans le milieu m’ont avoué qu’ils n’étaient plus vraiment pratiquants. Ils ont dû faire un choix. Dans ma famille, la spiritualité n’a jamais été incompatible avec quoi que ce soit. Et je sais que j’ai de la chance à ce niveau-là. Pour beaucoup de musulmans, c’est soit la musique soit la religion. Moi je n’ai jamais fait de la musique ma religion et cette distinction est très importante. Même si j’ai conscience que ça peut me desservir sur le plan professionnel.

Professionnellement, le port du voile, c’est compliqué ?

N B : En tant que chanteuse soprano, c’est très compliqué de porter le voile. Non pas pour moi mais pour les professionnels qui souhaiteraient travailler avec moi. C’est un milieu que je trouve très conservateur… C’est difficile de percer quand on ne coche pas toutes les cases.

Durant vos études, on vous a avertie de ce risque ?

N B : Effectivement, au fur et à mesure de ma formation, je me suis aperçue que cela pouvait poser problème. J’ai eu droit à certaines remarques. Par exemple, un de mes professeurs à Bobigny m’avait dit, avec beaucoup de bienveillance : « Vous savez mademoiselle avec votre voile ça va être compliqué. Dans le monde de l’opéra on est plus amené à se dévêtir qu’à se vêtir. » J’ai apprécié son honnêteté et c’est vrai que les mises en scène sont de plus en plus tournées vers le corps et la nudité. Une autre remarque, beaucoup plus condescendante cette fois-ci, c’était en 2019, quand je passais le Concours international de chant de Marmande. J’étais arrivée à la deuxième étape, sans atteindre la finale. À la fin, un membre du jury vient me voir et me dit : « C’est dommage, vous avez chanté votre premier morceau avec votre voile et le second aussi, on aurait aimé vous voir sans. » Je ne m’y attendais pas et gentiment je tente de lui expliquer que ce n’est pas une option, que je ne l’enlève jamais. Sa réponse : « Ah, ça va être embêtant. Vous savez, on a beaucoup de chanteuses sopranos aujourd’hui, alors on ne va pas s’embêter avec celle qui ne veut pas enlever son voile. » Cela résume bien la situation.

Et pour vous, hors de question de faire des concessions à ce niveau-là ?

N B : Hors de question ! Je me suis tellement battue que si je faisais des concessions, ça perdrait tout son sens. Je veux me présenter sur scène telle que je suis. Chanter avec mon identité. Le plus frustrant, c’est que j’ai eu énormément de compliments sur ma voix. Depuis toujours. Mes professeurs étaient unanimes là-dessus. Tous me prédisaient une belle carrière. Mais il faut croire que le talent ne suffit pas. Pour moi, c’est le plus dur à accepter.

Est-ce que cette volonté de garder votre voile sur scène a déjà été perçue comme un manque de professionnalisme ?

N B : Oui, mais c’est quelque chose que je ne comprends pas. Quand je suis sur scène, je suis une professionnelle. Je peux endosser le rôle de la femme en colère, triste ou encore séductrice. Je me sens tout à fait capable d’interpréter Ophélie dans Hamlet par exemple. J’ai donc du mal à saisir pourquoi ces rôles se limiteraient à se découvrir les cheveux. Pourquoi en faire une condition ? Pourquoi s’imposer de telles limites ? Beaucoup de professionnels m’ont dit que le voile pouvait représenter un vrai challenge pour les metteurs en scène, que ça pouvait être un élément intéressant à exploiter. C’est justement ça la beauté du monde artistique. Alors quand je vois des chanteuses comme Mona Haydar aux États-Unis – talentueuse, féminine et qui porte le voile – je me dis que c’est possible.

Comment expliquez-vous le fait que les religions sont plus facilement acceptées dans les conservatoires qu’à l’école ?

N B : Dans les conservatoires, le fait d’être dans un milieu artistique facilite l’acceptation de l’autre, de l’originalité et des différences. Les enseignants disposent d’une assez grande liberté dans leurs méthodes pédagogiques, ce qui n’est pas le cas dans l’Éducation nationale. La religion y reste un sujet tabou. Quand on est en salle des professeurs et que l’on discute de religion, on chuchote. C’est assez hallucinant. Il y a un vrai complexe que j’ai du mal à m’expliquer. Peut-être que c’est ce désir de neutralité permanente qui incite ce milieu-là à ne pas aborder ces questions.

Pour terminer, vous auriez quelques conseils à donner aux professeurs de conservatoires ? 

N B : Pour moi, il faut à tout prix éviter ces discours qui tendent à dire que « le monde est comme ça et que fatalement il faut l’accepter ». On m’a souvent dit « tu as une belle voix mais… », « ta présence sur scène est incroyable mais… ». J’aurais préféré qu’on me dise « peut-être » ! Qu’on m’ouvre le champ des possibles. Un seul l’a fait, c’est le dernier professeur que j’ai eu à Montpellier. Il m’a simplement dit : « Un système ne peut pas rester figé aussi longtemps. Même si tu ne bouleverses pas tous les codes, tu peux ouvrir une nouvelle voie. » Ça m’a donné du courage. Je ne le remercierai jamais assez.

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