La lente renaissance des orgues de Notre-Dame

Mathilde Blayo 28/01/2021
Le grand orgue de la cathédrale Notre-Dame de Paris entre dans sa phase de restauration. Un chantier colossal pour un instrument hors du commun. Dans l’ombre de ce chantier, se déroule également la restauration de l’orgue de chœur.
Il y a comme un mystère qui plane sur le grand orgue de Notre-Dame. Le lieu où l’instrument a été déposé, le 9  décembre dernier, est maintenu secret pour ne pas tenter voleurs et vandales. Une confidentialité requise pour un instrument exceptionnel. « Il a traversé presque six siècles de facture d’orgue. Le premier instrument installé au 15e  siècle s’est agrandi sous les mains des meilleurs facteurs des siècles suivants, raconte Vincent Dubois, l’un des organistes titulaires du grand orgue. La synthèse de toutes ces esthétiques est unique au monde. Les timbres sont remarquables et le lyrisme de l’instrument mélangé à l’acoustique du lieu crée la magie du son. »
Alors quand Notre-Dame s’enflamme, le 15  avril 2019, tous les amoureux des orgues craignent que cet instrument d’exception ne soit ravagé. « Si on l’avait perdu, cela aurait été comme voir brûler la Joconde », considère Vincent Dubois qui parle de « miracle » quand il apprend que l’orgue est quasi indemne. Christian Lutz, organologue technicien-conseil auprès des monuments historiques, se souvient de l’inquiétude qui dominait en rentrant dans la cathédrale après l’incendie, ne sachant pas dans quel état se trouvait l’orgue. « L’étoffe qui recouvrait le clavier était trouée, brûlée par des étincelles, se souvient-il. Il aurait pu prendre feu. En juillet dernier, les images des flammes s’échappant de la façade de la cathédrale de Nantes, ne laissant aucun doute sur la destruction de l’orgue, ont ravivé nos souvenirs. On a eu de la chance et j’y pense à chaque fois. »
Situé sous la rosace du côté ouest de la cathédrale, l’orgue n’a pas été atteint par les flammes, ni par l’eau des pompiers. La voûte qui le surplombe a tenu bon, laissant l’instrument quasiment intact.

Travaux ralentis par le confinement

L’orgue est indemne mais recouvert d’oxyde de plomb, poussière toxique pour l’homme : il doit être entièrement nettoyé. En février 2020, l’échafaudage pour démonter l’orgue est installé. Le confinement ralentit les équipes qui reprennent en juin. « Pendant un an et demi, l’orgue a été à tous les vents, dans la cathédrale ouverte, et c’est finalement là qu’il a le plus souffert avec la chaleur de l’été et le froid de l’hiver », explique Bertrand Cattiaux, facteur d’orgue qui participe à l’entretien du grand orgue depuis presque 50 ans. Pendant des mois, les onze facteurs mobilisés pour le démontage ont retiré les 8 000 tuyaux de métal et de bois de cet instrument monumental, « avec une grande précaution pour ne pas en modifier l’harmonie ». Grands, ou aussi petits qu’un crayon, venus du 15e siècle comme du 21e, ces tuyaux ont été stockés dans des caisses elles-mêmes réparties dans quatre conteneurs, entreposés dans un lieu secret de la région parisienne. La commission nationale du patrimoine et de l’architecture a validé le programme de travaux. Un appel d’offres pour déterminer quels facteurs d’orgue seront chargés de la restauration de l’instrument aura lieu au printemps. Suivront ensuite de longues phases de travaux en atelier. L’orgue devrait retrouver sa place en 2024. Il faudra alors le réharmoniser pour qu’il puisse résonner à nouveau le 16 avril, pour le Te Deum souhaité par le général Jean-Louis Georgelin, chargé du chantier de Notre-Dame. « Le problème que nous allons avoir pour l’harmonisation, c’est de trouver du silence, explique Bertrand Cattiaux. Cela prendra six mois minimum, et le chantier sera sûrement toujours en cours. »

Décontamination

Tout ce qui compose l’orgue doit ainsi être décontaminé. « Certains éléments ne pourront pas être simplement nettoyés mais devront être changés, comme la peau de mouton qui sert de joint d’étanchéité pour les soufflets ou les porte-vents, explique Christian Lutz. La poussière de plomb est entrée dans les pores du cuir et la seule façon de s’en débarrasser serait de laver la peau à grandes eaux, ce qu’elle ne supporterait pas. Une partie de ces peaux datait du 15e siècle, elles seront toutes remplacées. » D’autres éléments comme les feutres ou des câbles isolants seront aussi changés et les sommiers restaurés. L’objectif est de retrouver l’orgue tel qu’il était avant l’incendie, mais le son pourrait ne pas tout de suite être le même dans la cathédrale. « Les voûtes seront refaites. Même si les matériaux et les techniques pour les reconstruire seront les mêmes qu’à l’origine, retrouvera-t-on la même acoustique ? », s’interroge Bertrand Cattiaux. De plus, « l’édifice sera dépoussiéré, ce qui pourra produire une acoustique plus brillante », considère Christian Lutz. La poussière n’absorbera plus une partie du son, mais « ce ne sera pas grave, pour l’organiste Vincent Dubois, car le timbre et la qualité de l’harmonie seront toujours là. Au bout de quelques années, la poussière reviendra et nous retrouverons la même acoustique. » Vincent Dubois, comme Philippe Lefebvre et Olivier Latry, les deux autres organistes titulaires du grand orgue, attend avec impatience de retrouver l’atmosphère si particulière de Notre-Dame. En attendant, le service liturgique de la cathédrale a lieu à l’église de Saint-Germain-l’Auxerrois où les organistes partagent les offices avec le titulaire du lieu.

L’orgue de chœur

Mais dans la cathédrale si bien gardée, un autre orgue attend son tour. L’orgue de chœur, normalement mobilisé 365 jours par an, est, lui, très endommagé. « C’est l’instrument du chœur et l’instrument du quotidien de la cathédrale », explique Yves Castagnet, organiste titulaire de l’instrument. Construit en 1969, cet orgue a été arrosé toute la nuit par les pompiers sauvant Notre-Dame. Aujourd’hui, la console et les tuyaux de façade ont été déplacés. « Tous les tuyaux de bois sont perdus, mais on espère pouvoir garder les tuyaux de métal. Rien n’a encore été arrêté pour les travaux, rapporte Christian Lutz. Il a été décidé que cet orgue ne sonnerait pas en 2024 car il est situé dans la zone la plus fragilisée de la cathédrale qui ne sera pas réparée assez tôt, et il ne sera pas possible de réharmoniser les deux orgues en même temps. » Les projets de réfection pour l’orgue de chœur sont encore à l’étude et il pourrait se voir améliorer ou modifier sur certains points. Cet orgue était un instrument atypique, selon Yves Castagnet car, « à la différence de la plupart des orgues de chœur qui sont de type romantique, celui-ci était un orgue aux couleurs plus baroques, classiques. Mais je suis assez serein sur le fait que je vais le retrouver comme avant. »
Dans ce chantier exceptionnel, les facteurs et tous ceux qui participent à la restauration des œuvres se trouvent au cœur d’une ruche humaine. « Dans un chantier de restauration d’orgue, notre travail est surtout solitaire, raconte Christian Lutz. Là, nous sommes dans une grande ruche avec une émulation, un enthousiasme qui n’existent nulle part ailleurs. »
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