La musique sacrée contemporaine

Thomas Vergracht 28/01/2021
Bien que la production d’œuvres religieuses ait diminué au fil des siècles, les compositeurs continuent à transmettre aujourd’hui leur vision du sacré. Qu’ils soient eux-mêmes croyants ou non.
Si l’on parle de musique religieuse, notre oreille imagine instantanément un recueillement, une ascèse méditative. C’est dans les racines du chant grégorien que l’on en trouvera l’origine. « Un des éléments qui peut nous faire évoquer le caractère sacré d’une œuvre, ce serait peut-être une certaine forme de recueillement, d’humilité, même si ce n’est pas opposé à une certaine complexité harmonique », nous déclare le compositeur Jules Matton, récent vainqueur du Grand Prix lycéen des Compositeurs. Mais, est-ce seulement cela le sacré en musique ?

Rites

D’abord, il est question de rites. Car à notre époque où l’artiste est rarement un croyant revendiqué, c’est la notion de rituel qui passionne les créateurs de tous bords. Pour le compositeur Sébastien Gaxie, le rite qui relie toutes les cultures est un véritable point focal. De la judaïté à la pensée japonaise, le rite, par sa lenteur et ses processus sempiternels, est une manière de toucher à quelque chose de supérieur. « Je suis passionné par les récitations sacrées des Tamouls, dans le sud de l’Inde. Il y a dans ces moments incantatoires la sensation d’une émanation d’une tradition sans âge, comme un palimpseste perpétuel. »
Le rite est aussi lié à une inséparable dimension spectaculaire. Car un rite religieux est à la fois conçu pour se recueillir, mais aussi pour impressionner, pour se trouver face à plus grand que soi. Ce spectacle fascine Sébastien Gaxie, et ce depuis l’enfance : « Je me suis retrouvé tout jeune dans une énorme chorale pour chanter le Requiem de Berlioz dans l’église Saint-Roch, à Paris. C’était une expérience incroyable. Je me souviens particulièrement du “Dies Irae”, où il fallait chanter avec tellement de force que cela s’apparentait à un cri. Il y avait dans ce moment une indéniable dimension épique liée à cette exultation totale. » Mais cette explosion catholique furieuse n’a pas été le seul choc esthétique du compositeur : « Je suis aussi fasciné par de nombreux autres rites. Par exemple, j’ai pris une grande claque artistique avec le kabuki, ce théâtre traditionnel japonais très codifié. Les spectacles sont très longs, parfois jusqu’à quatre heures. Alors quand à la fin se superposent musique, danse, théâtre, sur scène, hors-scène, dans la salle, que tout se fond, il se passe sous nos yeux quelque chose qui nous dépasse. » Quelque chose naît alors d’un désir de transcendance. On tente de toucher au sublime, à l’inaccessible d’une forme d’idéal.

Harmonies « cosmiques »

Cette chose supérieure, qui semble nous dépasser et que l’on tente d’approcher lorsque l’on écrit de la musique, obsède Jules Matton : « Depuis deux ans environ, beaucoup de mes pièces prennent une dimension cérémonielle, quasi liturgique, via notamment la répétition lente, et l’utilisation d’harmonies “cosmiques” bourrées de tritons et de successions de quintes justes. Je pense à la leçon inculquée par Messiaen dans son « Jardin du Sommeil d’Amour » extrait de sa Turangalila Symphonie, qui par sa répétitivité et sa lenteur ineffable, aboutit à un état de transe via des techniques de développement médiévales très savantes. » Et le compositeur de continuer : « Une œuvre détient un caractère sacré, cosmique, dès lors qu’entre en scène une dimension verticale qui met au second plan l’individu orienté par la téléologie moderne. » Le religieux rejoint donc ici les considérations esthétiques.

Compositeurs organistes

Si la majorité des compositeurs ne se déclare pas croyants, pas publiquement en tout cas, certains sont attachés à un culte en particulier. Leur rapport à la création est-il différent ? Nous avons interrogé le compositeur et organiste Olivier d’Ormesson, titulaire de la tribune de l’église Saint-Jean-Baptiste de Neuilly-sur-Seine. « Je ne pense pas que j’aurais pu écrire ma musique comme je le fais sans être croyant. Ma foi m’aide et m’inspire dans la conception même de l’acte de création. » Les organistes compositeurs croyants revendiqués s’emparent sans doute avec plus d’aisance de la liturgie et des thématiques religieuses que d’autres catégories de compositeurs. Pensons à la Messe de la Pentecôte d’Olivier Messiaen, Debout sur le soleil de Jean-Louis Florentz… Mais aussi au Ad Ultimas Laudes, écrit sur le texte des sulfureuses Litanies de Satan de Baudelaire, par un jeune Thierry Escaich depuis peu titulaire des grandes orgues de Saint-Etienne-du-Mont à Paris !

Distance

Tout est une question de milieu social, de contexte. Lorsque l’on interroge la compositrice Suzanne Giraud, elle nous révèle d’entrée de jeu que son intérêt pour la chose religieuse s’est construit en réaction à son éducation, ayant grandi dans la région de Strasbourg : « L’Alsace et la Moselle sont toujours sous régime concordataire. L’éducation religieuse y est dispensée à l’école. C’est une matière comme les autres, à ceci près qu’il y a séparation de l’effectif de chaque classe à l’horaire de ce cours, suivant que l’on est catholique, luthérien, calviniste, juif ou musulman. Quant à ma religion, cette relativité a eu pour conséquence que je l’ai assez tôt tenue à une certaine distance. »
À propos de culture et d’éducation dans le sentiment religieux, Sébastien Gaxie nous dit bien que ce désir de hauteur, « cette transcendance est codifiée culturellement. Nous n’avons pas les mêmes attentes d’un peuple à un autre, d’une croyance à l’autre. » Et lorsque l’on évoque le sujet avec Olivier d’Ormesson, dont l’univers est très marqué par la musique de Jean-Louis Florentz, il nous raconte même qu’il tenait ces paroles du maître décédé en 2004 : « La musique sacrée montrait en fait l’humanité d’un peuple. En effet, elle en est le centre de gravité intellectuel et culturel, qui permet une participation communautaire, par le chant notamment. » Pas étonnant donc que l’essence même de la musique sacrée soit vocale. On se souvient alors du chef-d’œuvre de Florentz, Asmara, pour chœur a capella, inspiré de la liturgie envoûtante des chrétiens d’Éthiopie.

Profane ou sacré ?

Mais lorsqu’un compositeur se saisit d’un sujet sacré, est-il dans l’obligation d’écrire une œuvre qui aurait pu, dans un autre contexte, servir à une quelconque liturgie ? Pas si sûr. Est-ce que les Tehillim (psaumes, en hébreu) de Steve Reich sont sacrés ou profanes ? Est-ce que le Cantique des Trois Enfants dans la Fournaise de Philippe Hersant est sacré ou profane ? Est-ce que le “retable musical” Giordano Bruno de Francesco Filidei est sacré ou profane ? Pour toutes ces œuvres, la question reste ouverte, et la limite ténue. En regard, on pense aussi à une œuvre très particulière, écrite par Suzanne Giraud : son opéra créé à quatre mains avec le grand mystique Olivier Py : Le Vase de Parfums. « Le Vase de Parfums a été l’occasion pour moi de lire beaucoup d’ouvrages et de rencontrer des personnalités de haut niveau spirituel. Mais Le Vase de Parfums n’est pas une oeuvre sacrée. Elle ne respecte pas les canons formels ni les tournures de ce répertoire même si elle en adopte quelques-uns au passage. C’est un opéra proche, dans sa présentation, du mystère du Moyen Âge. Les archétypes de cette époque étaient fréquemment réplicables d’un domaine à l’autre, sacré comme profane. »
C’est peut-être là la clé pour les compositeurs. Le sacré et le profane se confondent souvent. Car toucher à l’art c’est toucher au sublime. Toucher au spirituel, c’est tenter d’approcher le mystère de l’inaccessible. Quelle que soit la culture dont on est issu, les femmes et les hommes ont en réalité des attentes souvent proches.
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