La Légende de Sainte Elisabeth de Franz Liszt

André Peyrègne 28/01/2021
Davantage connu pour ses partitions pianistiques virtuoses, le compositeur hongrois a également livré un oratorio monumental, témoignage de sa ferveur religieuse.
« Celui qui voyait mon père, quand il donnait l’aumône, ôter son chapeau devant le mendiant, celui-là pouvait se dire qu’il avait rencontré le Christ. » Ainsi Cosima Liszt parlait-elle de son père. Franz Liszt, qui avait connu les mondanités parisiennes, qui avait enflammé les publics européens, faisait soudain vœu de pauvreté.
Le 30 juillet 1865, il était entré en religion, avait reçu les ordres mineurs des mains du pape Pie IX. Il portait la soutane. Aussitôt après, en août 1865, il se trouvait à Pest, en Hongrie (ville qui serait plus tard réunie à Buda pour former Budapest). Il résidait au presbytère.

Transformé en rose

Il vénérait Elisabeth de Hongrie. Cette sainte femme avait vécu au 13e siècle au château de la Wartbourg auprès de son époux le landgrave Ludwig. Elle avait abandonné sa couronne, ne voulant pas être coiffée d’or alors que le Christ avait été couronné d’épines. Elle apportait secrètement du pain aux pauvres en le cachant sous son manteau. Lorsqu’un jour son mari lui demanda ce qu’elle dissimulait sous ses habits, elle répondit que c’était des fleurs. La légende veut que lorsqu’elle ouvrit son manteau, le pain fût transformé en roses. Son mari étant mort en croisade, elle fut mise à la porte par sa belle-mère et alla mourir parmi les pauvres.
La vénération que Liszt portait à sainte Elisabeth se transforma en oratorio. Le compositeur se trouvait à Pest pour en diriger la création. Le concert eut lieu dans la grande salle de la Redoute, récemment construite. Il eut un succès fou. Le compositeur Smetana était dans la salle. Les Hongrois retrouvèrent dans l’œuvre des citations d’anciens chants d’église ou de chants populaires qui enflammèrent leur âme.

Apothéose orchestrale et chorale

Œuvre monumentale que cette Légende de sainte Elisabeth ! Elle dure plus de deux heures. La pièce naît dans une ambiance de musique de chambre où les vents puis les cordes interviennent comme dans une antienne du 16e siècle, traduisant la douceur d’Elisabeth. Puis l’œuvre grandit, atteignant des apothéoses orchestrales et chorales. Liszt fait exploser des tonnerres, sonner les cuivres, rouler les timbales.
Cinq solistes incarnent les divers personnages : Elisabeth (soprano), sa belle-mère Sophie (mezzo), son mari Ludwig (baryton), son beau-père et l’empereur Frédéric II (deux basses). Six épisodes se succèdent : l’arrivée d’Elisabeth à la Wartbourg, sa vie avec son mari, le départ de celui-ci pour la croisade, l’expulsion d’Elisabeth par sa belle-mère Sophie, sa mort au milieu des pauvres, ses funérailles en présence de l’empereur.
Au gré des épisodes, la musique passe du grandiose à l’intime. Et c’est peut-être sous ce second aspect qu’elle est le plus émouvante. Ici retentissent les sonneries de cors dans la scène de la chasse ; plus loin le duo entre Elisabeth et Ludwig pourrait être entendu dans un opéra ; arrive ensuite le touchant passage du miracle des roses. Là, la marche des croisés, puis l’orage wagnérien de la fureur de Sophie suivi de la détresse d’Elisabeth. Le chœur des pauvres, bouleversant de simplicité, accompagne la mort de la sainte. À la fin, la marche funèbre se transforme en marche triomphale. Alors, Liszt ne fait plus chanter en allemand mais en latin. Il veut atteindre l’universel. Est-ce le miracle du pain transformé en roses ? Liszt a réussi à unir l’aura de l’abbé au panache de l’artiste.
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