Brexit : les musiciens face aux visas

Mathilde Blayo 01/02/2021

L’absence d’accord sur la circulation des musiciens entre l’Union européenne et le Royaume-Uni met en difficulté les orchestres et artistes britanniques.

C’est un nouveau coup dur pour une scène musicale britannique déjà rendue exsangue par la pandémie. L’Union européenne et le Royaume-Uni n’ont pas réussi à tomber d’accord pour permettre la libre circulation des musiciens entre l’île et le continent et chacun se renvoie la responsabilité de cet échec. À Bruxelles, Michel Barnier indique que Boris Johnson a refusé l’accord habituel de l’Union européenne concernant les artistes : une libre circulation pour une durée de 90 jours dans tous les pays de l’Union. L’administration britannique, qui refuse d’appliquer cette règle pour les musiciens européens venant sur son territoire, explique quant-à-elle avoir voulu négocier « un accord plus ambitieux avec l’Union européenne à propos des déplacements temporaires des travailleurs, ce qui devrait inclure les musiciens et autres, mais nos propositions ont été rejetées ».

Tout le secteur musical a immédiatement manifesté son inquiétude et sa colère. Une pétition a réunit plus de 260 000 signatures. Mais pour le chef d’orchestre Paul McCreesh, s’il s’agit bien du « pire scénario que l’on pouvait imaginer », il n’y avait pas d’autre accord à espérer d’un gouvernement pro-Brexit : « ce sont des isolationnistes et ce qui nous arrive aujourd’hui est le résultat logique de ce vote de 2016. »

Les tournées en péril

Pour se déplacer dans l’Union, les musiciens britanniques devront, a priori, répondre aux règles d’immigration de chacun des 27 pays. « Nous essayons de comprendre quelles sont les conditions d’entrée pour chaque pays, nous dit Mark Pemberton, directeur de l’Association des orchestres britanniques (ABO). Il semble que la France soit prête à proposer un système adapté, mais les informations sont flous pour le moment. Nous luttons désespérément pour comprendre comment nous allons faire. »

D’autre pays, comme l’Allemagne ou l’Espagne, ont des conditions d’accès plus difficiles et se montrent plus frileux à des exceptions. Ces différentes règles risquent de mettre en péril les tournées européennes des orchestres et musiciens britanniques. « C’était commun de partir dix jours et de passer par trois pays différents, raconte Mark Pemberton. En plus de la question des visas pour les musiciens, nous devons aussi comprendre quelles sont les règles pour notre matériel, les instruments, pour les transporter d’un pays à l’autre. Tout cela changera complètement la façon dont nous préparons nos tournées. » Les revenus des orchestres britanniques dépendent majoritairement des recettes de billetterie et des levées de fonds privés. La part des subventions publiques représente en moyenne 30%. 70% des ressources viennent des dons et des recettes. « Et sur 17 millions de chiffre de billetterie, 8,4 millions venaient des tournées en Europe », rappelle Mark Pemberton.

« Cela mettra un frein à la carrière de tellement de musiciens »

L’absence d’accord sur la libre circulation des artistes entre l’Union et le Royaume-Uni aura un impact financier réel sur les musiciens. La plateforme de réservation en ligne Encore Musicians (tous genres musicaux) a publié une étude le 27 janvier révélant que 76% des musiciens interrogés (452) estiment que les restrictions de voyage imposées par le Brexit les empêcheront de faire des tournées en Europe. Ces musiciens s’inquiètent de « la diminution des possibilités et des revenus, l’augmentation des coûts de douane et le risque que les marchés européens favorisent les musiciens de l’UE au détriment des musiciens britanniques pour éviter la paperasserie. » Le chef d’orchestre Paul McCreesh est Irlandais et pourra continuer ses déplacements dans l’Union sans visa. Malgré tout, il craint que « l’aspect psychologique prenne le dessus et qu’en Allemagne ou en Espagne, on écarte plus facilement tout musicien britannique par peur que ce soit trop complexe. » Pour le chef, ces restrictions ne limiteront sans doute pas « le London Symphony Orchestra dans ses tournées. Les têtes d’affiches continueront de voyager. Mais cela mettra un frein à la carrière de tellement de musiciens moins connus. »

Quid des musiciens européens ?

Malgré les difficultés auxquelles ils doivent faire face, les musiciens britanniques « doivent continuer à programmer des tournées, considère Mark Pemberton. Les obstacles administratifs peuvent être surmontés, les Américains viennent bien en Europe ! Nous allons devoir trouver les moyens de faire de même car nous souhaitons à tout prix rester présents sur les scènes européennes. »
À l’inverse, les musiciens européens peuvent aujourd’hui aller au Royaume-Uni sans visa dans un délai de trente jours maximum. Ils doivent néanmoins être invités par un établissement britannique. Si le délai de trente jours peut suffire dans certains cas, pour les session d’opéra et toute production nécessitant un temps important de répétition, cela est insuffisant. Paul McCreesh et son ensemble Gabrieli emploient de nombreux musiciens européens free-lance, sur une base régulière : « je ne sais pas encore comment nous pourrons faire pour les garder. »

Coïncidence ou pas : Simon Rattle vient d’annoncer qu’il quitterait en 2023 l’Orchestre symphonique de Londres pour prendre la direction de l’Orchestre de la radio bavaroise, et adopter la citoyenneté allemande.

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