Pass Culture : pourquoi Macron s’entête

Antoine Pecqueur 07/02/2021
Malgré la crise sanitaire et l’opposition d’une grande partie du secteur, le président veut généraliser, en ce début d’année, sa promesse de campagne. Le Sénat lui demande une évaluation préalable d’ampleur.

Le volte-face de Roselyne Bachelot est spectaculaire. «  Il y a une vraie réflexion, très importante, à mener sur le Pass avant de le généraliser », déclare la ministre de la Culture début septembre à nos confrères du Monde, soulignant que « son lancement, sur un certain nombre de départements-tests, montre des fragilités ». Mais le 13 janvier, devant la Commission des affaires culturelles de l’Assemblée nationale, la même Roselyne Bachelot annonce que le Pass sera généralisé « au premier trimestre 2021 ». En à peine cinq mois, la ministre se serait-elle d’un coup enthousiasmé pour ce dispositif ? Ou bien l’Elysée a-t-il recadré la Rue de Valois ?

Car le Pass Culture est la promesse culturelle de campagne d’Emmanuel Macron. Ce dernier n’a en réalité rien inventé : il reprend le principe des Bonus Cultura mis en place en Italie par Matteo Renzi. Le concept ? Des chèques de 500 euros pour chaque jeune âgé de 18 ans à dépenser en offre culturelle. Dès son arrivée au pouvoir en 2017, Emmanuel Macron enjoint le Ministère de la Culture à transformer cette promesse en réalité. Un chemin pour le moins semé d’embûches…

Démission

L’un des responsables du Pass, Eric Garandeau, démissionne en 2019. Sa société, Garandeau Consulting, a empoché au passage 651 600 euros de l’Etat – elle devait rechercher des financements privés pour le Pass qu’elle n’a jamais obtenu… Le président de la société du Pass, Damien Cuier, rémunéré 170 000 euros par an, voit lui sa rémunération baisser drastiquement.

Et pendant ce temps, le dispositif ne décolle pas. Comme le sparadra du capitaine Haddock, il colle aux doigts des différents ministres de la Culture. Si Franck Riester jouait les bons élèves en le défendant mordicus, Roselyne Bachelot, à son arrivée à la Rue de Valois, est donc au départ bien plus critique : « Globalement, sur les 500 euros alloués à chaque pass pour les jeunes de 18 ans, environ 120 euros sont consommés, ce qui interpelle. Et ces consommations sont principalement des « objets revendables » (livres, places de spectacle, etc.). »

Financement en hausse

Mais on n’enterre pas une promesse présidentielle. Alors même que la crise sanitaire paralyse le secteur et risque de le fragiliser pendant très longtemps, l’Etat décide de conforter budgétairement le Pass : dans le projet de loi de finances de 2021, vingt millions d’euros supplémentaires sont accordés à ce dispositif, qui obtient ainsi une dotation de 59 millions d’euros. Le Ministère de la Culture imagine dès lors toutes les pistes possibles pour tenter de le faire fonctionner, en réduisant son montant (300 au lieu de 500 euros) et en élargissant la population, dès 16 ans.

Mais comment généraliser ce Pass au premier trimestre alors que le secteur culturel est à l’arrêt ? Le paradoxe ne passe pas chez les sénateurs. La commission Culture du Sénat « s’étonne de la décision de généralisation du dispositif avant toute évaluation préalable d’ampleur ». Et de réclamer également que ces résultats « soient rendus publics et donnent lieu à un débat devant le Parlement ».

Alors que le secteur culturel est aux abois, l’État a demandé à l’agence de communication Havas de réaliser une campagne publicitaire sur le Pass, au coût non communiqué. Des affiches qui risquent d’apparaître aux yeux du monde culturel comme une provocation supplémentaire et d’augmenter encore plus le divorce entre le secteur et le gouvernement.

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