Les retraités privés de musique

Mathilde Blayo 10/02/2021

En raison de la crise sanitaire, les personnes âgées n’ont plus d’activité musicale amateure depuis plusieurs mois. Un lien social et artistique qui fait cruellement défaut.

« Le monde a continué de tourner pour tout le monde, sauf pour nous. Nous avons travaillé pendant des années pour continuer à vivre autre chose au moment de notre retraite : apprendre, découvrir – et finalement nous ne pouvons rien faire ». Aghni Pardonche, soixantenaire retraitée, nourrit un sentiment d’injustice et de colère alors que toutes les activités qui comblaient sa vie sont à l’arrêt à cause de la pandémie. Pas de piscine depuis des mois, visites des musées et cinémas proscrites, et des cours de contrebasse uniquement par visio, avec le conservatoire de Valencienne. « Ce qui me manque le plus, c’est de jouer avec les autres, en musique de chambre, en orchestre, nous confie-t-elle. Mes cours de formation musicale aussi me manquent. Cette appartenance à un groupe, c’était ça mon tissu social. Je sais que c’est difficile pour tout le monde. Mais nous, nous comptons les années qu’il nous reste en bon état. » Depuis le 15 décembre, les élèves mineurs ou les majeurs en troisième cycle ou CPES ont pu retourner dans les conservatoires. Pour ceux qui ne rentrent pas dans ces catégories, les cours à distance restent de mise.

Vaccinés ?

Au CRI du haut-Jura, les adultes représentent 1/7ème des effectifs. « Parmi eux, une cinquantaine de personnes se sentent isolées, rapporte la directrice Line Capelli. Ils vivent de moins en moins bien cette distinction avec les enfants et ne l’envisagent plus comme une protection mais comme une discrimination. » D’autant que les effets de la musique sur le ralentissement des pathologies liées à l’âge sont démontrés scientifiquement : pour la bonne santé physique et mentale, les personnes âgées ont besoin de musique. « Hier, une dame qui vient d’emménager dans notre département m’appelait car elle souhaite se remettre au piano. Elle m’expliquait que ses seules sorties étaient d’aller voir son mari à l’hôpital et que reprendre le piano lui ferait du bien, d’autant qu’elle est vaccinée, raconte Line Capelli. Mais le gouvernement ne fait pas encore la différence entre les personnes vaccinées ou pas. » En fin de semaine dernière, deux millions de personnes avaient déjà été vaccinées en France.

Chant choral

Les personnes retraitées représentent une part non négligeable des effectifs des conservatoires et leur absence se fait sentir dans certains établissements. « C’est grâce aux adultes que nous faisons vivre la pratique collective en musique ancienne, nous dit Olivier Périn, directeur du CRR du Grand Nancy. Les professeurs essaient de compenser, mais c’est compliqué, notamment en viole de gambe où les adultes sont très nombreux. » Dans le cadre des pratiques collectives, les chorales sont aussi souvent fréquentées par les personnes retraitées. Au conservatoire de Narbonne, Delphine Rode dirige deux chœurs pour adulte. Si elle a pu maintenir une activité en visio de novembre à décembre, depuis le début de l’année elle fonctionne autrement : « je leur envoie des fichiers et me tiens à leur disposition si besoin, mais la motivation n’y est pas. Certaines personnes sont effectivement dans la crainte du virus et ne veulent pas prendre de risques, mais d’autres me tannent pour qu’on se retrouve en présentiel clandestinement. De manière générale, il préféreraient être ensemble quoi qu’il en coûte, plutôt que de ne voir personne. »

Pour autant, certains prennent leur mal en patience. Michelle Odile Gillot, 95 ans, menait une chorale d’une douzaine de femmes, « on se retrouvait tous les jeudi pour répéter, c’était un travail soigné, aussi musical que possible. C’est une période désagréable mais qui va aussi dans l’ordre des choses... Vu mon âge je n’aurais pas pu continuer beaucoup et là, plus le temps passe, moins je pourrai reprendre. » D’un tout autre âge, Antoine Leblanc est jeune retraité et ne se sent pas particulièrement discriminé. Organiste amateur, il considère que si le Covid l’a bien « restreint dans ses possibilités », « notre situation n’a rien à voir avec celle des jeunes. »

 

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