Jouer en église : beauté et limites

Mathilde Blayo 17/02/2021
Elles maillent la France et sont des lieux privilégiés de la musique classique. Les églises ont néanmoins leurs contraintes techniques et leurs règles religieuses.

Au cœur de la vallée de Gavaudun, dans le sud-ouest de la France, la petite église de Laurenque perchée sur sa colline accueille depuis 1985 de jeunes musiciens, invités par l’association Connaissance des jeunes interprètes. Le quatuor Ébène s’est glissé plusieurs fois dans la petite bâtisse romane, emblématique des églises de la vallée. Dans un espace réduit, devant l’autel en pierre et à quelques mètres des premiers rangs de spectateurs, les musiciens font résonner la musique sur les murs vieux de plusieurs siècles. En pleine nature ou au cœur des villages, ces églises ancrées dans un territoire et une histoire apportent à la musique une autre dimension. À l’inverse, la musique est aussi une façon d’habiter des lieux parfois oubliés : « En lançant les saisons artistiques avec l’association, un des objectifs était de faire vivre le patrimoine local, raconte Michel Debiard. Une autre raison d’utiliser les églises, c’est qu’il y en a dans tous les villages : la musique peut aller partout. » 

Faire vivre le patrimoine aux côtés de la musique, c’est aussi l’un des objectifs du Centre culturel de rencontre (CCR) d’Ambronay. « Nous faisons revivre l’abbaye et les bâtiments conventuels. L’abbatiale est toujours consacrée et accueille des concerts lors du festival, explique Isabelle Battioni, directrice générale du CCR. En prenant place dans ce lieu, nous menons aussi des recherches scientifiques sur le rapport entre musique et sacré. » Dans le cadre du mouvement baroque, le comité scientifique se penche ainsi sur la reconstitution du répertoire religieux. Ancrés dans un territoire, patrimoine historique et lieux de culte, ces bâtiments ne laissent pas les musiciens insensibles. « J’ai le souvenir d’un concert en Irlande. Depuis l’église, nous avions une vue exceptionnelle sur la mer. Ces lieux, avec des acoustiques parfois fantastiques, nous transportent et peuvent créer des moments féériques », se souvient le violoncelliste du quatuor Modigliani, François Kieffer.

Le froid

François Kieffer se remémore aussi des concerts un peu froids. Aussi belles qu’elles puissent être, beaucoup d’églises ne sont pas chauffées et n’offrent pas le confort d’une salle de concert. « J’ai le souvenir d’avoir joué pour des obsèques au mois de décembre. On avait les mains gelées. J’avais vraiment du mal à bouger les doigts », raconte le violoncelliste. Le froid et l’hygrométrie sont les contraintes principales du jeu en église. Si certains superposent les pulls et jouent en mitaine en dépit du style, il est plus difficile d’adapter les instruments qui, pour certains, supportent mal ces conditions. « J’ai déjà fendu mon hautbois à cause du froid et de l’humidité cumulés, rapporte Clarisse Moreau. Avec le froid, le diapason baisse. » Quand les vents ont tendance à baisser, les cordes, elles, montent. Avec l’humidité, les instruments anciens sont aussi plus exposés, notamment ceux avec des cordes en boyau. Les mèches d’archets sont aussi plus difficiles à tendre. « Cela nous oblige à jouer en souplesse. Sinon, quand je sais que je vais jouer en église, j’anticipe en demandant à l’archetier de me faire une mèche plus courte, rapporte Raphaël Merlin, violoncelliste du quatuor Ébène. Mais quelque part, tout cela donne un certain charme ! »

C’est aussi cela que viennent chercher les musiciens dans les églises : un autre lieu, d’autres usages. La plupart du temps, ils s’installent dans la sacristie, plus ou moins grande selon les églises. « Souvent elles sont vraiment petites, mais il faut y faire rentrer un quatuor ! On s’y change, on essaie de chauffer un peu nos instruments », raconte Raphaël Merlin qui évoque aussi l’absence de toilettes dans certaines églises. « On va dans le café d’en face ! » Dans ce cadre différent des salles de concert, Clarisse Moreau se sens « plus à l’aise, moins stressée ».

S’adapter à l’acoustique

La soprano Laure Poissonnier se sent elle aussi plus en confiance dans une église : « La réverbération répercute la voix dans toute l’église. Ça permet une vraie liberté et même un petit effet vocal prend de l’ampleur. » Les musiciens viennent aussi dans les églises à la recherche d’une acoustique. Le pianiste David Fray a enregistré tous ses derniers disques en église par choix esthétique. Travaillant beaucoup sur Bach, il a en tête « un son particulier, une certaine idée de la résonance souhaitée. L’acoustique des églises où je suis allé n’est sans doute pas celle qu’a connue Bach, mais je cherche à retrouver cette idée d’un son porté. Il faut ensuite trouver la bonne église, et le bon placement. » En effet, si certains lieux de culte ont une acoustique parfaite, d’autres résonnent beaucoup trop. Construites pour que la voix du prêtre et les chants des fidèles portent, les églises peuvent être trop réverbérantes pour certains répertoires ou formations. « Selon le placement, à un mètre près tout peut changer. Si on est sous la coupole, le son part vers le haut, un pas en avant et il ira vers le public », explique Mathieu Romano, chef de chœur et d’orchestre de l’ensemble Aedes. Alors qu’en salle la réverbération est d’environ 1,8 seconde, dans certaines églises elle peut être autour de 10 secondes. « Il faut alors adapter son jeu, gommer les contrastes, jouer plus lentement, sinon tout se mélange », explique le clarinettiste Raphaël Sévère. « Le mieux est d’avoir programmé une œuvre qui se prête à l’acoustique propre à l’église où on va jouer. Haydn, Bach, la musique baroque fonctionne mieux dans ces lieux », considère François Kieffer. Les jeunes quatuors ou ensembles baroques privilégient souvent les églises pour enregistrer, l’acoustique donnant plus de portée à leur son. « L’essentiel est de trouver l’adéquation entre un lieu et une œuvre, estime Julien Chauvin, violoniste. J’ai souvenir d’un concert incroyable à l’abbaye de Paunat où nous avions joué les Sept dernières paroles du Christ de Haydn. C’était un moment unique car l’œuvre a été composée pour ce type de lieu. » Le choix de l’effectif et du répertoire en fonction des particularités du lieu détermine ainsi la qualité d’un concert et la possibilité d’un moment particulier.

Le programme validé par la paroisse

Mais quand les musiciens jouent dans un lieu encore consacré, ils doivent soumettre leur programme à l’approbation de la paroisse. Le père Bilis, ancien disquaire de musique classique, est aujourd’hui curé de la paroisse d’Ambronay. « Le CCR me fait chaque année des propositions sur le répertoire. Pour la musique religieuse, liturgique, il n’y a aucun problème. Ensuite, on préfère les œuvres purement instrumentales aux airs d’opéra avec des mentions de diable etc. », explique le prêtre. Mais il y a des exceptions puisque des opéras de Vivaldi ont été joués à Ambronay, mais sans costumes ni mise en scène. « On m’a demandé pourquoi j’avais laissé joué cela dans l’abbatiale. Je me suis réfugié derrière la beauté de l’œuvre. » À Saint-Jean-de-Luz, l’abbé de la paroisse Lionel Landart rappelle que l’utilisation de l’église pour des concerts est réglementée par le droit canonique qui stipule qu’il ne peut pas y avoir de concert dans l’église sauf s’il s’agit de musique sacrée ou liturgique. « Les musiciens ne sont pas toujours en mesure de proposer un programme complet de cet ordre là, alors on discute pour voir quoi proposer tout en respectant le règlement de l’église », explique l’abbé. Si Michel Debiard n’a jamais eu à modifier un programme pour faire jouer les jeunes musiciens dans les églises de sa région, d’autres programmateurs ont déjà dû rajouter ou retirer des œuvres prévues pour pouvoir faire un concert. En ce qui concerne le CCR d’Ambronay, Pierre Bornachot, directeur adjoint et délégué artistique du festival, a pour habitude de dialoguer avec les musiciens et le père Bilis : « En général, les artistes comprennent et anticipent cette question quand ils nous soumettent leurs idées. » Et il n’est pas question de modernité, des œuvres contemporaines sont acceptées dans les églises consacrées.

Un lieu de culte

Ces lieux de culte dédiés aux offices religieux ne sont pas forcément adaptés à l’accueil du public et connaissent quelques transformations à ce moment-là. À Ambronay, « la journée des chaises » marque un changement physique dans le lieu et amorce le festival. L’abbatiale est vidée de ses bancs, elle est nettoyée et les chaises sont installées. L’autel amovible est déplacé, un gril pour les éclairages est installé. À la fin, "la journée des bancs" clôt le festival. « Et quand une cérémonie doit avoir lieu pendant le festival, on replace alors l’allée centrale et l’autel dans le chœur », explique Isabelle Battioni. Pour le père Lionel Landart, il est important de rappeler qu’un concert « ne doit en aucun cas empêcher l’exercice du culte ou une pratique de la prière. Or, pendant un concert ou des répétitions, on empêche l’accès à l’église. » S’il a dû perpétuer l’usage des concerts qui avaient cours dans l’église avant son arrivée, le prêtre n’y accorde pas d’importance et considère que « l’église est utilisée à défaut de salle de concert. On pallie le manque d’équipement qui devrait être celui de la commune. On ne devrait pas faire de déménagement mobilier dans une église, pourtant avec les grandes formations qui ont besoin de place, on déforme son aspect ». L’identité particulière de ces lieux et leur fonction première n’est pas mise de côté pour le père Bilis qui considère que les concerts donnés dans l’abbatiale peuvent aussi favoriser l’évangélisation. « Quand nous ouvrons nos portes, c’est avec l’idée que le concert doit développer dans l’esprit des gens la foi catholique, considère-t-il. Ce ne sont pas des salles de concert mais des lieux liturgiques et parfois certains l’oublient. Quand je suis arrivé, les techniciens installaient internet sur l’autel du Saint-Sacrement, des musiciens pouvaient poser leur tasse de café dessus pendant les répétitions. Aujourd’hui, tout le monde travaille en bonne entente. » Isabelle Battioni indique que « si les missions du CCR se poursuivent dans le cadre de l’intérêt général et dans le strict respect des croyances de chacun et de la laïcité, nous sommes sensibles à l’esprit du lieu, et attentifs au respect mutuel ». Tous les musiciens n’étant pas au fait des interdits en église, certains ignorent l’importance que ces actes peut avoir pour les religieux et croyants. Le clarinettiste Raphaël Sévère regrette également que certains collègues « se montrent parfois irrespectueux du lieu en riant aux éclats, en se moquant des statues ou des crucifix. Ces lieux doivent être respectés. »

« Un écrin pour les arts »

Pourtant, c’est bien l’atmosphère particulière de ces lieux qui séduit les musiciens. « Si nous n’avons pas forcément les mêmes objectifs, nous partageons dans ces moments la quête du beau », considère le père Bilis. C’est aussi ce qui séduit David Fray dans ces édifices où l’art est partout : « C’est un écrin où les arts se cristallisent. Avoir autour de vous des objets patrimoniaux d’une grande valeur, c’est inspirant. » L’expérience sensible de ces lieux marque particulièrement le souvenir de Raphaël Merlin, dans l’église romane de Saint-Léger, à Vicq-sur-Gartempe : « À l’été, au moment du concert, quand le soleil descend et passe dans le vitrail jaune et rouge, la lumière traverse la nef et nous arrive en pleine figure. La première fois j’ai été surpris, maintenant j’attends ce moment à chaque fois. » Les arts, l’architecture et l’histoire de ces églises parlent à la plupart des musiciens, croyant ou pas et selon les sensibilités, les lieux et les œuvres, les églises favorisent sans doute l’émergence de l’émotion unique.

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