En Bulgarie, les artistes contre la corruption

Antoine Pecqueur 25/02/2021
Le gouvernement bulgare est l’un des rares en Europe à laisser les lieux culturels ouverts pendant la crise sanitaire. Mais pour autant, à un mois des élections, le secteur entend bien se mobiliser pour dénoncer les dérives politiques et économiques.
« Le gouvernement français ferait mieux de fermer les écoles et de laisser les lieux culturels ouverts », nous dit Boil Banov, le ministre bulgare de la Culture. Dans l’immeuble quelque peu décati du Ministère, construit à l’époque communiste, cet ancien directeur du théâtre de marionnettes de Sofia se félicite du protocole mis en place avec son homologue de la Santé pour poursuivre l’activité culturelle du pays. « Dans un théâtre ou une salle de concert, on peut en réalité davantage garantir le respect des mesures sanitaires que dans un centre commercial », nous glisse-t-il, non sans ironie.

30 % d’occupation

Quelques heures plus tard, nous nous retrouvons ainsi à la Philharmonie de Sofia, reconnaissable par sa forme historique en “boîte à chaussures”, pour une répétition générale ouverte au public. En raison du protocole qui réduit les jauges à 30 % d’occupation, la Philharmonie a décidé depuis la crise sanitaire de vendre également des billets pour les générales. Les ouvreurs contrôlent la température du public, et une fois à l’intérieur, deux sièges vides séparent chaque spectateur masqué. Sur scène, les musiciens, eux, ne portent pas de masques, même les instrumentistes à cordes, mais respectent une distanciation sociale. L’Orchestre philharmonique de Sofia se lance dans un programme entièrement dédié à Chostakovitch, avec en soliste le violoniste Maxim Vengerov.

Un nouveau public

Un choix de répertoire qui ne doit rien au hasard pour le directeur musical de l’Orchestre, Nayden Totorov : « La musique de Chostakovitch témoigne de l’oppression soviétique, de ce monde isolé que nous avons bien connu ici, en Bulgarie. Le Covid, qui nous oblige à fermer les frontières, peut malheureusement nous rappeler cette période. » Le chef d’orchestre se réjouit de pouvoir poursuivre les concerts malgré la crise sanitaire. « D’habitude, les Bulgares regardent toujours avec envie ce qui se passe à l’étranger. Mais cette fois-ci la situation est inversée : ils se sentent chanceux de pouvoir travailler ici ! Je n’ai jamais vu mes musiciens aussi motivés que depuis la crise. La règle est que si l’un d’entre eux ne souhaite pas venir jouer, il peut rester chez lui et touchera son salaire de la même manière, mais ils sont tous là. » La crise modifie aussi le profil du public : « Nos spectateurs traditionnels, qui sont généralement âgés, ont un peu peur de se déplacer, poursuit Nayden Totorov. Par contre, nous avons un nouveau public, plus jeune, qui vient ici pour la première fois. Comme les bars et les restaurants sont fermés, la culture est l’un des rares divertissements possibles ! » D’origine bulgare, la commissaire européenne Mariya Gabriel, en charge de l’éducation et de la culture, a récemment cité son pays comme un exemple pour la gestion de la culture dans la crise sanitaire.

Les indépendants délaissés

Pour autant, tout le secteur culturel n’est pas logé à la même enseigne. À l’écart du centre-ville, dans une ancienne usine reconvertie en galeries d’art et en studios d’enregistrement, nous retrouvons le trompettiste de jazz Mihail Yossifov. « Les clubs restent fermés, car la limitation de la jauge à 30 % rend économiquement impossible l’ouverture de ces salles qui comprennent seulement une centaine de places. Je profite donc de la crise pour développer mes projets d’enregistrement. » Si les artistes appartenant à des institutions reçoivent la totalité de leur salaire, les indépendants eux doivent soumettre des projets pour éventuellement toucher des fonds spécifiques liés à la crise. La violoniste Smiliana Lozanova a monté un ensemble de musique contemporaine juste avant la pandémie. « Nous avons dû décaler deux fois notre concert de lancement, en raison d’abord d’une décision de la salle, puis d’un musicien malade. C’est un parcours du combattant », nous dit-elle. Face au sort des indépendants, l’humour est parfois de mise chez les artistes. Le DJ Vagabond a changé de nom pour devenir DJ Covida et sortir des clips se moquant des injonctions du gouvernement pour la population. « Les responsables des radios publiques ont tous refusé de les diffuser, même s’ils m’ont dit les adorer… », nous confie-t-il, entre deux séances de mixage.

Crise politique

La crise sanitaire vient s’ajouter, en Bulgarie, à une grave crise politique. Chaque jour, des rassemblements se déroulent devant le Parlement pour s’opposer au gouvernement du Premier ministre conservateur Boiko Borrissov. Dans le froid hivernal, les manifestants scandent « Octabka », démission. Si la société civile manifeste, sans être forcément liée à un parti d’opposition, c’est avant tout pour dénoncer la corruption. Selon le classement de l’ONG Transparency international, la Bulgarie est le pays le plus corrompu de l’Union européenne – il en est aussi le plus pauvre. Cette corruption se retrouve-t-elle dans le secteur musical ? Pour Nedyalko Nedyalkov, il n’y a pas de doute. Le joueur de kaval, la flûte traditionnelle bulgare, qui collabore régulièrement avec Jordi Savall, dénonce « un lobby de musiciens qui s’arrogent le maximum de concerts grâce à des relations étroites avec le pouvoir. Cette situation ne laisse presque rien aux jeunes musiciens qui entrent sur le marché. »
La corruption existe à différents niveaux. L’un des plus hauts concerne le détournement des fonds européens. Et là aussi, la culture n’est pas épargnée. L’un des responsables bulgares d’Europe Créative, le département culturel de l’Union européenne, Kamen Balkanski, nous confirme par exemple que « dans le cinéma, des audits ont été réalisés par Bruxelles, révélant un détournement d’argent de la part de distributeurs bulgares. »

Salaires « ridicules »

Si ces affaires ont tant de retentissement et suscitent l’indignation, c’est parce que les Bulgares doivent, pour la grande majorité, survivre avec des salaires extrêmement bas. Au Conservatoire de Sofia, la rémunération d’un enseignant vacataire est de trois euros par heure de cours. La situation n’est pas meilleure dans les orchestres. Un tuttiste gagne environ 400  euros par mois, un soliste 500  euros. « Ce sont des salaires ridicules », dénonce Nayden Totorov, qui nous dit qu’en tant que directeur musical, il touche la plus haute rémunération de la Philharmonie, à savoir 1 000  euros par mois… Le manque de moyens est patent. « Il arrive que des chefs nous demandent pourquoi nous n’utilisons pas les instruments de percussions demandés par les compositeurs. Tout simplement parce que nous ne les avons pas. L’administration nous répond toujours qu’il n’y a pas d’argent pour acheter du matériel », nous dit, dépité, Radosvet Kunnolov, timbalier solo de l’Orchestre de la radio télévision bulgare. Cette phalange est l’une des rares à ne pas avoir repris son activité publique depuis la crise, se contentant de retransmissions télévisées et radiophoniques. Pour le tromboniste Velislav Stoyanov, qui a joué au sein de l’Orchestre de la Radio puis de l’Orchestre de l’Opéra de Sofia, « le problème ne concerne pas seulement l’argent. Il y a un manque de créativité terrible ici dans les orchestres permanents. Il faut impérativement donner un nouveau souffle. » Il mène désormais une activité de musicien indépendant, jouant aussi bien pour des mariages que dans des concerts pop.

Un espoir ?

Les musiciens ont été nombreux à se mobiliser dans les grandes manifestations de cet été, qui ont laissé désormais place à des actions plus régulières mais plus limitées. À quelques semaines du scrutin, les rassemblements plus importants pourraient bien reprendre. Même si les artistes que nous rencontrons ont peu d’espoir que leur situation évolue avec les élections. « Je ne fais pas confiance au processus de dépouillement des urnes. Tout est sous contrôle », nous dit Velislav Stoyanov. Si les responsables d’institutions culturelles reconnaissent le rôle salutaire du ministre de la Culture pour maintenir l’activité dans la crise, certains espèrent néanmoins aussi en off un changement de gouvernement. Quelques rares voix, comme la galeriste Gergana Mondova, nous disent privilégier la « stabilité et le maintien au pouvoir de l’équipe actuelle en raison de la situation de crise mondiale. »
Mais si le pouvoir s’accroche, quel scénario pourrait-on imaginer ? Devant le Parlement, l’un des manifestants en est persuadé : « Il n’y aura pas de violences. S’il y a une révolution en Bulgarie, elle sera pacifique. »
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