Rire impertinent, que me veux-tu ?

Iakovos Pappas 25/02/2021
L’opprobre jeté sur la nudité, l’érotisme et la sexualité atteint désormais une frénésie aussi dangereuse que repoussante. Il paraît désormais improbable de pouvoir goûter en plein jour une œuvre à la fois comique, érotique, et moralement transgressive.
Jadis, on se persuada d’une France non seulement héraut de la libre expression d’opinion, mais également d’une grande tolérance, à défaut d’une réelle liberté de mœurs. Il suffirait, pour s’en persuader, de feuilleter les œuvres érotiques de toutes sortes, produites avec prodigalité, entre la mort de Louis XIV et l’avènement du Ier Empire. Exception faite de l’œuvre du marquis de Sade, cette production a un dénominateur commun. Outre la dimension érotique, je veux parler de cet esprit à la fois ludique et joyeux. Pour libertin, amusant, irrévérent et souvent subversif qu’il fût, ce corpus par nature ne pouvait bénéficier d’une large diffusion. Ceci resta valable pour les imprimés, même pendant une grande partie du 20e  siècle. Songeons à Pierre Louÿs qui ne pourra publier son fameux Manuel de civilité (paru en 1917), que de manière anonyme.
C’est alors qu’un changement radical s’opère avec l’avènement du cinématographe. Tandis que les œuvres de Sade peinaient toujours à paraître au grand jour (l’édition Cercle du Livre Précieux en 1961 ne comptait guère plus de 2000 exemplaires), un film pouvait atteindre des centaines de milliers de personnes.

Il fallut remédier promptement à cette dangereuse dérive et on légiféra. Des différentes interdictions desquelles les films seront frappés, le sexe et toute allusion inhérente seront assimilés à la violence et au meurtre. Et quand bien même à la fin du siècle passé la censure s’amoindrira, les actes sexuels devront être dissimulés par mille stratagèmes optiques ingénieux ; les quelques cinéastes et acteurs osant passer outre, vivront tracasseries et dédain. Toutefois, il sera toujours possible de montrer des assassinats de toute sorte ; des ruisseaux de sang coulant sous l’œil avide du spectateur ; de la canaille de la pire espèce découpant, dépeçant, humiliant, torturant pères, mères, amis, ennemis, voisins, animaux etc.

La nudité, suspectée d’être une invitation sexuelle, est donc pernicieuse, et concomitamment les organes génitaux sont toujours appelés parties honteuses. Peut-on rire de quelque chose de honteux ? Ainsi la société bien-pensante considère graveleuses ces sortes de plaisanteries.
Preuve s’il en fallait, pendant notre préparation de Vasta, Reine de Bordélie en collaboration avec la BNF en 2018, je découvris, parmi d’autres documents (dans un compte rendu de la parution du Théâtre érotique français au 18e  siècle, paru en 1993), que « Vasta [...] ses vers atteignent un certain lyrisme dans l’abject ». Partant de cet énoncé très net, il faudrait conclure que l’histoire d’une femme se disputant, sur un ton paillard, les amants à sa fille et qui considère les hommes comme objets pouvant donner du plaisir, cette femme donc se trouverait dans l’abject. Évidemment, elle ne pourra nullement prétendre à l’élévation de l’âme que Médée nous offre lorsqu’elle égorge ses jeunes enfants sitôt après avoir assassiné sa rivale et le roi père malheureux, tout en incendiant le palais royal.

De nos jours, rire est redevenu suspect, un acte vexatoire qu’il convient de châtier. Mais il est notable que tous les rires ne sont point également condamnables. S’il y a des partisans ou des détracteurs de la dérision des sujets politiques et religieux, rire des sujets érotiques ou sexuels reçoit une désapprobation, voire une condamnation quasi unanime.
L’opprobre jeté sur la nudité, l’érotisme et la sexualité atteint désormais une frénésie aussi dangereuse que repoussante.
Il paraît désormais improbable de pouvoir goûter en plein jour une œuvre à la fois comique, érotique, et moralement transgressive.
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